Un cryptanalyste retrouvé dans une scène incompréhensible
Le 23 août 2010, des policiers pénètrent dans un appartement de Pimlico, au centre de Londres. Gareth Williams, 31 ans, n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs jours et ses collègues s’inquiètent finalement de son absence.
Dans la salle de bains, les enquêteurs font une découverte extraordinaire.
Le corps nu de Williams se trouve recroquevillé à l’intérieur d’un grand sac de voyage rouge North Face, placé dans la baignoire. Le sac est fermé par sa fermeture éclair et cadenassé. La clé du cadenas se trouve à l’intérieur, sous le corps.
Aucune effraction évidente n’est constatée dans l’appartement.
L’affaire serait déjà déroutante si Gareth Williams était un Londonien ordinaire. Mais il travaille dans l’un des univers les plus secrets du Royaume-Uni.
Un mathématicien au service du renseignement britannique
Originaire du pays de Galles, Gareth Williams est un mathématicien particulièrement brillant. Il travaille comme cryptanalyste pour le GCHQ, l’agence britannique chargée notamment du renseignement électronique et des communications.
Au moment de sa mort, il est détaché auprès du Secret Intelligence Service, plus connu sous le nom de MI6.
Cette fonction nourrit immédiatement les interrogations. Williams travaillait-il sur des dossiers suffisamment sensibles pour faire de lui une cible ? Sa mort avait-elle un lien avec ses activités professionnelles ?
Aucune preuve n’a jamais permis d’établir cette hypothèse.
Un autre élément intrigue cependant les enquêteurs : ses employeurs mettent plusieurs jours avant de signaler son absence. Williams est vu vivant pour la dernière fois le 15 août. Son corps n’est découvert que huit jours plus tard.
Ce délai sera sévèrement critiqué lors de l’enquête judiciaire.
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Peut-on s’enfermer seul dans un tel sac ?
La question centrale devient rapidement mécanique : Gareth Williams aurait-il pu entrer seul dans le sac puis le fermer de l’intérieur ?
Des spécialistes tentent de reproduire la manœuvre.
Un expert essaie à de nombreuses reprises de s’enfermer dans un sac identique, dans différentes positions. Les expériences soulignent l’extrême difficulté de l’opération.
L’absence de traces caractéristiques à certains endroits du sac et de la baignoire intrigue également les enquêteurs.
Pourtant, aucune preuve scientifique irréfutable ne démontre qu’une seconde personne était présente dans l’appartement.
La toxicologie ne révèle pas davantage une cause évidente permettant d’expliquer la mort.
L’enquête se retrouve face à une scène spectaculaire, mais incapable de déterminer précisément comment elle a été créée.
2012 : la coroner privilégie l’intervention d’un tiers
En mai 2012, l’enquête du coroner aboutit à une conclusion majeure.
La coroner Fiona Wilcox estime que la mort de Gareth Williams est « non naturelle » et probablement liée à une intervention criminelle. Selon son appréciation des éléments disponibles, il est vraisemblable qu’un tiers ait placé le sac dans la baignoire et l’ait fermé.
Elle critique également plusieurs aspects de l’enquête initiale, notamment la manière dont certaines informations provenant du monde du renseignement ont été communiquées aux policiers.
La conclusion paraît alors orienter définitivement le dossier vers l’hypothèse criminelle.
Mais un an plus tard, Scotland Yard va parvenir à une appréciation différente.
2013 : la police privilégie au contraire l’accident
Après avoir poursuivi ses investigations, la Metropolitan Police annonce en 2013 qu’elle considère désormais comme plus probable que Gareth Williams soit mort seul.
Selon cette reconstruction, le cryptanalyste aurait réussi à entrer lui-même dans le sac avant de se retrouver incapable d’en sortir et de mourir accidentellement.
La police reconnaît néanmoins qu’il est impossible d’établir avec certitude ce qui s’est produit.
Deux lectures officielles du même dossier se retrouvent ainsi face à face : celle du coroner, qui privilégie l’intervention d’un tiers, et celle des enquêteurs, qui considèrent l’accident comme l’explication la plus probable.
C’est cette contradiction qui transforme la mort de Gareth Williams en véritable énigme judiciaire.
Une erreur d’ADN qui fragilise encore l’enquête
L’exploitation des traces génétiques aurait pu fournir la clé.
Mais elle provoque au contraire l’un des épisodes les plus embarrassants de l’affaire.
Un profil ADN partiel découvert sur les lieux semble initialement appartenir à une personne inconnue. Pendant plus d’un an, les policiers cherchent à identifier ce mystérieux individu.
Ils apprennent finalement que cette trace appartient à un scientifique ayant travaillé sur le dossier. Une erreur de saisie informatique avait empêché de constater immédiatement la contamination.
Le laboratoire présente ses excuses à la famille de Gareth Williams.
L’affaire perd ainsi une piste qui avait un temps laissé espérer la découverte d’un tiers.
Les progrès de l’ADN relancent le dossier
En janvier 2021, la Metropolitan Police décide de procéder à un nouvel examen médico-légal du dossier.
Les progrès réalisés dans l’analyse de traces génétiques très faibles font naître l’espoir que des éléments impossibles à exploiter en 2010 puissent enfin parler.
Le réexamen se poursuit jusqu’en novembre 2023.
En février 2024, la police annonce le résultat : aucune nouvelle preuve ADN n’a été découverte et aucune nouvelle piste d’enquête n’a pu être identifiée.
Les enquêteurs maintiennent donc leur position selon laquelle Williams est probablement mort seul dans un accident, tout en précisant qu’ils examineront toute nouvelle information qui leur serait communiquée.
Accident, homicide ou secret impossible à établir ?
La mort de Gareth Williams continue de résister à toute conclusion définitive.
La piste d’un assassinat lié au renseignement a alimenté de nombreuses spéculations, notamment autour d’une éventuelle intervention de services étrangers. Aucune preuve publique n’a cependant permis d’établir un tel scénario.
L’hypothèse d’un accident possède elle aussi une faiblesse évidente : elle suppose que Williams ait réussi une manœuvre dont la faisabilité a suscité d’importantes interrogations lors de l’enquête.
Quant à l’intervention d’un tiers, privilégiée par la coroner en 2012, elle n’a jamais été étayée par une trace matérielle suffisamment solide pour identifier un suspect.
C’est précisément là que se trouve l’énigme judiciaire.
Une autorité judiciaire a considéré probable l’intervention d’une autre personne. La police, après de nouvelles investigations, a privilégié l’accident. Plus d’une décennie d’expertises scientifiques n’a permis de départager définitivement les deux scénarios.
Gareth Williams est donc mort dans des circonstances que personne n’est encore capable de reconstituer avec certitude.
Et derrière l’image saisissante du cryptanalyste enfermé dans un sac cadenassé demeure une question beaucoup plus fondamentale : était-il seul lorsqu’il est mort ?
La Rédaction
Sources et références
Metropolitan Police.
Enquête du coroner Fiona Wilcox.
GCHQ et éléments publics relatifs au détachement de Gareth Williams auprès du MI6.
The Guardian, Sky News et archives judiciaires britanniques.

