Le Groupe d’experts des Nations unies décrit une mutation progressive de la rébellion en structure politico-militaire organisée, dotée d’une administration parallèle et d’ambitions politiques durables dans les Kivu.
KINSHASA / GOMA — Le dernier rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur la République démocratique du Congo, transmis au Conseil de sécurité fin juin 2026, dresse un constat préoccupant sur l’évolution de la situation dans l’Est du pays. Selon ce document, l’Alliance Fleuve Congo / Mouvement du 23 mars (AFC/M23) ne se limiterait plus à une logique de rébellion armée, mais serait engagée dans une transformation structurelle vers une forme de pouvoir territorial organisé.
Le rapport estime que le mouvement a consolidé son implantation dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, où il exerce désormais des fonctions qui dépassent le strict cadre militaire. Les experts onusiens décrivent une organisation dotée de capacités de gouvernance locales, articulées autour d’une administration parallèle et d’un contrôle accru des ressources et services publics.
Une administration parallèle dans les zones sous contrôle
Dans les territoires concernés, l’AFC/M23 aurait progressivement mis en place un système administratif alternatif. Le rapport évoque notamment la centralisation de la collecte des recettes publiques et la reprise en main de plusieurs services essentiels, dont la distribution d’eau et d’électricité, habituellement assurée par les entreprises publiques nationales.
Les experts soulignent également la restructuration des mécanismes de gestion économique locale, avec l’émergence de circuits financiers alternatifs en réponse à la suspension ou à la limitation des activités bancaires officielles. Dans ce contexte, des structures privées de services financiers ont été signalées dans certaines zones urbaines sous contrôle du mouvement.
Cette organisation territoriale serait structurée en plusieurs zones de commandement militaire distinctes, traduisant une logique de gestion durable de l’espace occupé plutôt qu’une simple logique d’occupation temporaire.
Une force militaire en expansion et des soutiens extérieurs persistants
Sur le plan militaire, le rapport estime que l’AFC/M23 disposerait d’environ 30 000 combattants. Ces effectifs comprendraient des membres historiques du mouvement, des recrues récentes ainsi que d’anciens militaires des forces armées congolaises et d’autres groupes armés intégrés au fil du conflit.
Les experts onusiens affirment par ailleurs que le mouvement continuerait de bénéficier d’un soutien extérieur, notamment sous la forme de présence ou d’appui militaire attribué à des éléments rwandais dans les provinces de l’Est. Le document évoque des estimations de déploiements militaires dans les zones frontalières, sans constater de retrait significatif malgré les évolutions diplomatiques régionales.
Ces éléments alimentent les tensions persistantes entre Kinshasa et Kigali, dans un contexte où les initiatives de médiation peinent à produire un accord durable de cessez-le-feu.
Une dynamique politique de long terme
Au-delà de la dimension militaire, le rapport met en lumière une évolution politique du mouvement. L’AFC/M23 chercherait désormais à structurer une légitimité politique dans les zones qu’il contrôle, en s’inscrivant dans une logique de gouvernance durable.
Les experts évoquent plusieurs scénarios possibles, allant de la recherche d’influence dans des futurs accords politiques à l’ambition de structurer une entité politico-administrative autonome. Cette évolution traduit, selon le rapport, une volonté de dépasser le statut de groupe armé pour s’inscrire dans une dynamique institutionnelle plus large.
Le document mentionne également des interactions entre différentes figures politiques congolaises et les zones sous contrôle du mouvement, alimentant les spéculations sur des recompositions d’alliances à l’échelle nationale. Ces éléments restent toutefois présentés par les experts comme des observations de terrain et non comme des conclusions définitives.
Un conflit qui se reconfigure
Dans un contexte sécuritaire toujours instable dans les Kivu, le rapport souligne que la situation évolue vers une forme de fragmentation du pouvoir territorial, où acteurs étatiques et non étatiques coexistent dans des configurations hybrides.
Cette dynamique, selon les experts de l’ONU, pose un défi majeur à la stabilisation de l’est de la RDC, où les mécanismes classiques de gouvernance et de sécurité apparaissent de plus en plus concurrencés par des structures parallèles dotées d’une capacité de contrôle durable.
Le rapport du Groupe d’experts met ainsi en évidence une transformation profonde du conflit, qui dépasse désormais le seul cadre militaire pour toucher aux fondements mêmes de l’autorité politique et administrative dans la région.
La Rédaction

