Sur le littoral kényan, de Mombasa à l’archipel de Lamu, des collectifs de femmes transforment la restauration des mangroves en levier écologique, économique et social. À leur tête, Zulfa Hassan, surnommée “Mama Mikoko”, incarne une nouvelle génération de leadership environnemental enraciné dans les communautés.
MOMBASA, juin 2026 — Sur les rivages de l’océan Indien, la boue saline des zones intertidales est devenue le point de départ d’une recomposition écologique silencieuse. Dans cet espace longtemps marginalisé, Zulfa Hassan s’est imposée comme une figure centrale d’un mouvement communautaire de restauration des mangroves, ces forêts amphibies essentielles à la régulation climatique et à la survie des économies côtières.
Surnommée Mama Mikoko — la mère des mangroves en swahili — elle incarne une dynamique où la protection de l’environnement s’entrelace avec l’émancipation sociale des femmes et la restructuration des économies locales.
Les mangroves, infrastructures naturelles du climat et de la mer
Souvent réduites par le passé à des zones improductives, les mangroves sont aujourd’hui reconnues comme des écosystèmes stratégiques majeurs. Elles figurent parmi les réservoirs naturels de carbone les plus puissants de la planète, dans le cadre du mécanisme dit du « carbone bleu ».
À surface équivalente, ces forêts côtières peuvent stocker plusieurs fois plus de carbone que les forêts tropicales terrestres, principalement dans leurs sols saturés en matière organique. Cette capacité en fait un outil central dans les stratégies globales de lutte contre le réchauffement climatique.
Leur rôle dépasse toutefois la seule séquestration du carbone. Les mangroves assurent plusieurs fonctions écologiques critiques : elles servent de zones de reproduction pour de nombreuses espèces marines, stabilisent les littoraux face à l’érosion et à la montée des eaux, et filtrent une partie des polluants et déchets avant leur dispersion en mer.
L’expérience fondatrice : le déclic de 2018
Le basculement de Zulfa Hassan intervient en 2018, à l’occasion d’un voyage d’étude à Madagascar. Elle y découvre des communautés locales engagées dans la restauration active de leurs mangroves, combinant savoirs traditionnels et pratiques de reboisement méthodique.
Ce retour d’expérience agit comme un déclencheur. Dans la région de Lamu, elle constate alors une perception dominante : les mangroves sont considérées comme une ressource exploitable à court terme, principalement pour le bois de chauffe et les matériaux de construction, sans réelle prise en compte de leur fonction écologique globale.
Les conséquences de cette exploitation sont déjà visibles : recul du trait de côte, diminution des ressources halieutiques, fragilisation des moyens de subsistance des communautés côtières.
Une restauration menée par les femmes, au cœur des communautés
Face à cette dégradation progressive, Zulfa Hassan et un groupe de femmes mettent en place une initiative locale de restauration des mangroves. Ce qui débute comme une organisation communautaire informelle devient progressivement une structure structurée dédiée à la régénération écologique.
Depuis 2018, plus de 30 hectares de mangroves ont été restaurés dans la région grâce à des actions régulières de collecte de propagules, de plantation et de suivi des zones reboisées.
Chaque semaine, les membres du collectif se mobilisent pour replanter des palétuviers et surveiller leur croissance. Entre ces sessions, elles participent également à des opérations de nettoyage des déchets plastiques piégés dans les racines des mangroves, avant de les trier et de les réintroduire dans des circuits de recyclage locaux.
Une recomposition sociale autour de la question écologique
Cette dynamique environnementale a progressivement transformé les équilibres sociaux locaux. Dans des communautés historiquement structurées autour de rôles genrés traditionnels, l’émergence de collectifs féminins dédiés à la gestion des ressources naturelles a redéfini la place des femmes dans l’espace public.
Ces évolutions ont parfois généré des tensions, notamment dans les foyers, entre activités traditionnelles liées à l’exploitation du bois et nouvelles pratiques de conservation.
Pour réduire ces conflits, les initiatives locales ont intégré des stratégies d’adaptation : diffusion de foyers améliorés réduisant la consommation de bois, promotion de matériaux alternatifs, et développement d’activités économiques compatibles avec la conservation.
L’écotourisme comme modèle économique alternatif
Progressivement, la restauration des mangroves a généré des retombées économiques directes. Les communautés locales ont développé des activités d’écotourisme, notamment des circuits de découverte à travers les forêts restaurées, ainsi que des initiatives de restauration écologique intégrées à l’accueil de visiteurs.
Cette diversification a contribué à démontrer une logique centrale : la préservation des écosystèmes peut produire davantage de valeur économique que leur destruction.
Dans ce cadre, des activités complémentaires comme l’apiculture côtière ou certaines formes d’aquaculture ont également émergé, renforçant la résilience économique des ménages.
Un leadership féminin désormais institutionnalisé
L’engagement de Zulfa Hassan dépasse aujourd’hui le cadre local. Elle occupe plusieurs fonctions au sein de structures communautaires de gestion des ressources marines, notamment les instances locales de gouvernance côtière.
Son parcours illustre une évolution plus large : l’intégration progressive des femmes dans les espaces de décision liés à la pêche, à la gestion des littoraux et à la conservation environnementale.
Cette transformation institutionnelle accompagne une reconnaissance croissante du rôle des communautés locales dans la gouvernance des écosystèmes marins.
Un message global depuis les côtes kényanes
À l’heure où les négociations internationales sur le climat et la biodiversité s’intensifient, l’expérience kényane met en lumière une réalité souvent marginalisée : les solutions les plus durables émergent fréquemment des territoires locaux.
« Nous n’avons qu’un seul océan », rappelle Zulfa Hassan. Une formule qui résume à la fois une alerte écologique et une philosophie de responsabilité collective.
Dans un contexte de pression climatique croissante, la restauration des mangroves apparaît ainsi comme un modèle de convergence entre adaptation environnementale, justice sociale et économie locale.
La Rédaction

