Au moins 48 personnes ont péri en une semaine dans le département du Guaviare. Ce conflit fratricide entre factions dissidentes des anciennes FARC met à nu les angles morts de la diplomatie armée de Bogota et la balkanisation d’un territoire abandonné par l’État.
Une explosion de violence au cœur de l’Amazonie
Le département du Guaviare, ce verrou géographique où les plaines de l’Orénoque s’enfoncent dans la densité de la forêt amazonienne, subit une tragique rechute. Selon les recoupements des autorités locales, au moins 48 personnes ont été tuées lors de combats d’une rare intensité. Ce bilan, encore provisoire, rappelle les pires heures de la guerre civile colombienne, d’autant que la présence de mineurs parmi les victimes confirme le retour en force du recrutement forcé. Dix ans après la signature de l’accord historique de 2016, l’illusion d’une pacification s’estompe aux portes de l’Amazonie. Face à cette dérive, le gouvernement de gauche de Gustavo Petro a dû se résoudre à une démonstration de force, ordonnant des frappes aériennes et des déploiements au sol pour tenter de figer des lignes de front mouvantes.
Une fracture au sein des anciennes dissidences des FARC
Ces affrontements ne relèvent pas d’une simple guerre de territoires, mais d’une implosion politique qui consacre la rupture définitive entre deux seigneurs de guerre. D’un côté, les unités fidèles à Iván Mordisco, à la tête de l’État-major central, ont choisi la clandestinité radicale et la militarisation à outrance avec plusieurs milliers de combattants sous leurs ordres. De l’autre, les réseaux de Calarcá Córdoba, regroupés sous la bannière de l’État-major des blocs, feignent de maintenir un canal de discussion avec Bogota tout en consolidant leur emprise sur le terrain. Jusqu’en 2024, ces deux hommes appartenaient pourtant à la même matrice armée. Leur divorce s’est consommé sur les débris des négociations de la « paix totale », une politique gouvernementale dont ils ont su exploiter les flottements.
Le narcotrafic comme moteur du conflit
Derrière la rhétorique révolutionnaire se cache une réalité purement pragmatique : le Guaviare est le couloir logistique par excellence des économies criminelles. Située à la charnière des zones de culture de coca et des frontières poreuses du Brésil et du Venezuela, cette région commande l’accès aux pistes d’atterrissage clandestines et aux voies fluviales amazoniennes. Contrôler ce département permet non seulement de taxer les laboratoires de transformation de la cocaïne, mais aussi de blanchir des capitaux à travers l’orpaillage illégal et la déforestation sauvage. C’est cette manne transfrontalière qui finance le conflit et rend la paix si difficile à sceller.
Les limites d’une « paix totale » fragmentée
Cette crise agit comme un crash-test pour la doctrine de « paix totale » du président Petro, qui ambitionnait de mener des négociations simultanées avec l’ensemble des groupes armés du pays. La réalité du terrain démontre un paradoxe cruel. Le désarmement des FARC en 2016 n’a pas éteint la violence, il l’a fragmentée. En échouant à occuper durablement les territoires abandonnés par l’ancienne guérilla unifiée, l’État colombien a laissé le champ libre à une constellation d’acteurs plus mobiles, plus pragmatiques et lourdement armés, transformant la forêt amazonienne en un sanctuaire disputé.
La Rédaction

