À partir de ce 25 mai 2026, l’exposition « (Dé)colonisations : des artistes africains interrogent l’histoire » déplace les récits mémoriels européens en intégrant les expériences et représentations issues des histoires coloniales
Le Mémorial de Caen accueille l’exposition « (Dé)colonisations : des artistes africains interrogent l’histoire », un parcours réunissant des créateurs issus principalement d’Afrique subsaharienne autour des questions de mémoire coloniale, de représentation historique et de transmission des récits longtemps marginalisés.
Présentée jusqu’au 11 novembre 2026, l’exposition marque un tournant institutionnel pour ce lieu historiquement consacré à la Seconde Guerre mondiale, au Débarquement et à la guerre froide. En intégrant des œuvres d’artistes africains contemporains, le Mémorial élargit son champ mémoriel et introduit explicitement la question coloniale dans son récit muséal.

L’art contemporain comme instrument de réécriture des récits historiques
Le parcours s’ouvre sur les autoportraits photographiques de Omar Victor Diop, qui incarne dans ses mises en scène des figures majeures de l’histoire noire, des tirailleurs sénégalais à Jean-Baptiste Belley.
Cette démarche, fondée sur l’incarnation, traverse l’ensemble de l’exposition. Samuel Fosso revisite des figures telles que Nelson Mandela, Angela Davis ou Martin Luther King Jr., tandis que Roméo Mivekannin s’intègre lui-même dans des compositions inspirées d’archives coloniales.
À travers ces dispositifs, les artistes ne se contentent pas de représenter l’histoire : ils en déplacent les centres de gravité, en réintroduisant des figures absentes ou reconfigurées dans le champ visuel contemporain.

Le Mémorial de Caen et l’élargissement du récit mémoriel
L’accueil de cette exposition dans un lieu comme le Mémorial de Caen possède une portée institutionnelle forte. Historiquement structuré autour des conflits mondiaux et des violences européennes du XXe siècle, le musée élargit ici son cadre interprétatif.
L’introduction de la question coloniale dans ce dispositif muséal traduit une évolution plus large des politiques mémorielles contemporaines : l’histoire de l’Europe ne peut plus être pensée indépendamment des systèmes coloniaux qui ont structuré une part importante de sa modernité politique et économique.
Dans ce contexte, l’exposition agit comme un déplacement du regard : elle inscrit des récits longtemps périphériques dans un espace de légitimation institutionnelle.


Matériaux, détournements et critique du monde contemporain
Plusieurs artistes mobilisent des matériaux issus de la récupération, du détournement ou du recyclage, transformant des objets ordinaires en supports de lecture politique.
Gonçalo Mabunda transforme des armes désactivées en sculptures, tandis que Romuald Hazoumèdétourne bidons et plastiques pour produire des formes critiques.
Ces pratiques traduisent une esthétique du résidu : les matériaux deviennent les traces visibles des circulations inégales de la mondialisation, mais aussi des économies de survie et de recomposition symbolique.


Une exposition traversée par les tensions du présent
Les œuvres présentées abordent également les migrations, les fractures sociales, les violences politiques et les déséquilibres environnementaux. Mais le parcours refuse toute lecture univoquement sombre.
Il est traversé par des stratégies visuelles de réappropriation, d’humour et de mise en scène de soi, qui permettent de déplacer le regard porté sur les sociétés africaines contemporaines.
La pensée d’Édouard Glissant, mobilisée en clôture du parcours, rappelle que la mise en circulation des mémoires constitue une condition essentielle pour construire un récit commun débarrassé de ses angles morts.

La Rédaction

