Dans le paysage de l’art contemporain togolais, la pratique d’ADJONOU Laetitia, connue sous le nom de GelaSpirit, se distingue par une exigence peu commune. Elle dépasse la simple production formelle pour inscrire l’acte artistique dans une réflexion structurée sur la matière, le sens et leurs implications symboliques. Dans un contexte encore marqué par des approches décoratives ou narratives, sa démarche affirme une orientation plus conceptuelle et construite.
Née en 1990 à Lomé, l’artiste développe un travail centré sur la relation entre le sacré et l’expérience sensible. Les matériaux et les formes qu’elle mobilise ne relèvent pas d’un choix purement esthétique, mais d’une recherche de densité et de cohérence. En abordant des thématiques telles que la vie, la mort, la nature ou le divin, elle inscrit sa pratique dans une logique où l’œuvre ne représente pas seulement, mais produit une présence.
Une artiste de la matière et du sens

La matière occupe une place centrale dans la démarche de GelaSpirit. Elle ne sert pas de support, mais structure la pensée plastique. Peinture, sculpture, mosaïque ou cuir relèvent d’un même champ de recherche, où chaque médium engage un rapport spécifique au geste, au temps et à la transformation. Cette transversalité répond à une nécessité interne plutôt qu’à une logique de diversification.
Les matériaux conservent une part de résistance. Bois, surfaces picturales ou cuir imposent leurs contraintes et orientent les choix formels. L’artiste compose avec ces limites au lieu de les effacer. Il en résulte des œuvres où la texture, l’épaisseur et la trace restent actives et visibles.
La forme ne constitue pas une finalité autonome. Elle résulte d’un processus où la matière est sollicitée pour ce qu’elle peut révéler. L’œuvre se construit dans un équilibre entre intention et émergence, et demande une lecture attentive, au-delà de l’immédiateté visuelle.
Le sacré comme espace de création


Le sacré, dans le travail GelaSpirit, dépasse le statut de thème. Il fonctionne comme un cadre de pensée et un champ d’expérimentation. Il ne s’agit pas de représenter des signes religieux, mais d’activer un rapport à ce qui excède le visible.
Ses interventions dans des espaces liturgiques traduisent cette orientation. Les œuvres conçues pour ces contextes répondent à des usages précis et s’inscrivent dans une expérience collective. Crucifix, tabernacles ou panneaux muraux participent à une organisation symbolique de l’espace. Ils ne décorent pas, ils structurent.
Ce positionnement implique un équilibre exigeant. L’artiste évite l’illustration directe tout en maintenant une lisibilité adaptée au contexte rituel. Cette tension entre rigueur plastique et fonction symbolique constitue l’un des points d’ancrage de sa démarche.
L’espace public comme lieu de responsabilité


L’inscription de son travail dans l’espace public relève d’un choix structurant. Elle engage une conception de l’art comme pratique située, confrontée à des regards hétérogènes et à des usages non maîtrisés.
Dans ses réalisations monumentales et murales, GelaSpirit privilégie des formes ouvertes. L’œuvre ne délivre pas un message fermé. Elle propose un espace d’interprétation accessible à des publics variés. Cette approche évite à la fois l’élitisme et la simplification.
L’espace public devient ainsi un lieu d’interaction. L’œuvre y agit comme un point de contact, en lien avec des contextes sociaux, culturels et mémoriels. Elle participe à une forme de dialogue discret, sans se réduire à un discours explicite.
Du tableau à l’objet : l’art comme présence incorporée

L’introduction du cuir dans sa pratique marque un déplacement significatif. L’œuvre quitte le mur pour investir des formes portables et fonctionnelles. Ce passage modifie la relation entre l’objet et son destinataire.
L’objet n’est plus seulement regardé. Il est porté, manipulé, intégré à des gestes quotidiens. Cette transformation engage une redéfinition de l’expérience esthétique, désormais liée au corps et à l’usage.
Cette dimension fonctionnelle ne réduit pas la portée symbolique du travail. Elle l’étend. L’objet devient un vecteur de présence, inscrit dans la durée et dans l’expérience individuelle. L’art s’éloigne ainsi d’une position distante pour s’inscrire dans le vécu.
Résidence artistique à Villa Karo


Récemment, GelaSpirit a effectué une résidence artistique à Villa Karo, dans le cadre d’un projet consacré à l’art durable. Cette expérience marque une étape importante dans l’évolution de sa pratique, en ouvrant un espace de recherche, d’expérimentation et de dialogue interculturel. Plus qu’un temps de production, cette résidence a constitué un cadre de réflexion sur les usages de la matière, les processus de transformation et les enjeux environnementaux liés à la création.
Au contact des résidents finlandais et de l’histoire même du lieu, l’artiste a élargi son champ de réflexion, confrontant sa pratique à d’autres contextes culturels et sensibilités artistiques. Cet environnement a renforcé son intérêt pour les matériaux recyclés et les logiques de réemploi, déjà présents dans son travail du cuir et dans certaines pièces hybrides où l’objet artistique se construit à partir d’éléments reconfigurés.
Sa collaboration avec Blandine Wilson-Bahun autour d’un projet commun, associant fabrication de sacs et travail de teinture, illustre cette ouverture au dialogue et à la complémentarité des pratiques. En parallèle, sa présentation personnelle autour de la mosaïque a mis en évidence une autre dimension de son langage plastique, attentive aux questions de fragmentation, d’assemblage et de recomposition.
Cette résidence confirme ainsi une orientation essentielle de son parcours : une pratique en mouvement, nourrie par l’échange, le déplacement et l’expérimentation.
Une œuvre en devenir

La production GelaSpirit s’inscrit dans une dynamique évolutive. Elle ne repose pas sur des formes stabilisées, mais sur un processus de transformation continue. Chaque série prolonge la précédente en introduisant des écarts mesurés.
L’élargissement récent de sa pratique, notamment vers le cuir et les espaces liturgiques, témoigne d’un déplacement du cadre traditionnel de l’exposition. L’œuvre s’inscrit désormais dans des contextes d’usage, ce qui modifie son statut et ses modes de réception.
Cette extension ouvre des possibilités, mais pose aussi des enjeux. Le passage entre art, artisanat et objet fonctionnel exige une vigilance constante pour maintenir la cohérence du propos plastique. L’évolution de son travail se joue dans cette tension, entre diversification des supports et maintien d’une exigence formelle.
Richard Laté Lawson-Body

