Depuis le retour au pouvoir des talibans en août 2021, l’Afghanistan s’enfonce dans une transformation juridique radicale. La promulgation d’un nouveau code pénal signé par le chef suprême Hibatullah Akhundzada marque un tournant décisif : la violence conjugale n’y est plus clairement condamnée, elle est encadrée, relativisée, et dans certains cas, implicitement légitimée.
Ce texte de près de 90 pages, fondé sur une interprétation rigoriste de la loi islamique, redéfinit l’ordre social et pénal du pays. Derrière une rhétorique de moralité religieuse, il introduit une hiérarchie assumée entre individus et consacre un déséquilibre profond entre les sexes.
Une hiérarchie sociale gravée dans la loi
Le code distingue explicitement différentes catégories de personnes, instaurant une inégalité statutaire. Certaines figures religieuses bénéficieraient d’une quasi-immunité pénale, tandis que les sanctions les plus lourdes frappent les catégories sociales les plus vulnérables.
Mais c’est la place réservée aux femmes qui suscite la plus vive inquiétude. Le texte autorise les maris, assimilés à des figures d’autorité domestique, à infliger des « châtiments disciplinaires » à leurs épouses. Cette formulation juridique ouvre la voie à une légalisation de facto des violences conjugales.
Dans un pays où les structures judiciaires sont désormais entièrement contrôlées par les autorités talibanes, cette disposition modifie l’équilibre du droit familial : la violence domestique cesse d’être un délit clair pour devenir un pouvoir encadré.
Un accès à la justice presque impossible
Officiellement, une femme victime d’abus peut saisir la justice. En pratique, les conditions imposées rendent cette démarche extrêmement difficile.
La plaignante doit prouver des blessures graves, comparaître devant le juge entièrement voilée et être accompagnée d’un tuteur masculin. Dans les affaires de violences conjugales, ce tuteur est souvent le mari lui-même ou un membre masculin de sa famille. Cette configuration réduit à néant toute indépendance procédurale.
Plus encore, même lorsque des violences graves sont reconnues, la peine maximale encourue par un mari serait limitée à quinze jours de détention. Avant 2021, la législation afghane prévoyait jusqu’à un an d’emprisonnement pour violences domestiques. Le recul est manifeste.
Une conseillère juridique basée à Kaboul, citée anonymement dans la presse internationale, affirme qu’il est désormais « impossible pour les femmes d’obtenir justice » dans les tribunaux actuels. Cette déclaration résume la réalité d’un système où la norme religieuse prime sur la protection individuelle.
Un verrouillage progressif des droits féminins
Ce code pénal ne constitue pas un acte isolé. Il s’inscrit dans une série de mesures successives visant à restreindre l’autonomie des femmes :
•Interdiction d’accès à l’enseignement secondaire et universitaire
•Exclusion progressive du marché du travail
•Restrictions sévères sur les déplacements sans accompagnateur masculin
•Dissolution des structures indépendantes de défense des droits
Le nouveau texte va plus loin en interdisant aux femmes de se réfugier durablement chez leurs parents sans l’accord de leur mari. Toute famille hébergeant une épouse sans cette autorisation peut faire l’objet de poursuites. Ce dispositif enferme juridiquement les femmes dans le cadre conjugal, même en cas de violence.
Une consolidation du pouvoir religieux
Au-delà de la question féminine, le code révèle un projet politique plus vaste : centraliser l’autorité autour du leadership religieux et éliminer les mécanismes de contre-pouvoir.
En supprimant les garanties procédurales et en redéfinissant les priorités pénales selon des critères moraux et hiérarchiques, le régime taliban consolide un système où la loi devient l’instrument d’un contrôle social absolu.
Les organisations de défense des droits humains estiment que ce texte marque l’effacement presque total des protections juridiques pour les femmes et les minorités. L’Afghanistan, déjà isolé diplomatiquement, s’éloigne davantage des standards internationaux en matière de droits fondamentaux.
Un impact durable sur la société afghane
À long terme, l’institutionnalisation de telles dispositions risque d’ancrer la violence domestique dans la normalité juridique. Lorsque la loi cesse de protéger, elle transforme la domination en règle et le silence en obligation.
Pour les Afghanes, le combat ne se situe plus seulement sur le terrain social ou culturel : il devient structurel. Le droit lui-même, censé garantir l’équité, consacre désormais l’inégalité.
Dans un pays déjà marqué par des décennies de conflits, cette réforme pénale pourrait avoir des conséquences profondes sur la cohésion sociale, l’éducation des générations futures et la place de l’Afghanistan dans la communauté internationale.
La Rédaction

