Mme Karine Barclais.
À l’heure où le Togo amorce une réappropriation affirmée de son identité culturelle, en valorisant ses arts et en assumant leur exposition sur la scène internationale, il nous a semblé pertinent de proposer à nos lecteurs un regard stratégique sur cette dynamique.
À travers le prisme d’un événement mondial — le Festival de Cannes, grande messe annuelle du cinéma international — nous avons rencontré une figure incontournable des industries culturelles contemporaines : Mme Karine Barclais.
Entrepreneure culturelle franco-caribéenne, elle est la fondatrice du « Pavillon Afronova », plateforme internationale dédiée aux cinémas africains et diasporiques, implantée au cœur du Festival de Cannes depuis 2019.
Issue du monde des affaires et du développement international, Karine Barclais a construit en quelques années un écosystème stratégique réunissant cinéastes, producteurs, décideurs publics, investisseurs, diplomates et médias venus de plus de 60 pays.
Le Pavillon Afronova ne se limite pas à un espace de représentation symbolique : il constitue une plateforme d’influence, de financement et de diplomatie culturelle. Chaque édition devient un carrefour de coproductions, d’innovation technologique (notamment autour de l’intelligence artificielle et de l’animation), de cinétourisme et de circulation internationale des œuvres.
Sa conviction est claire : la culture n’est pas périphérique. Elle est un levier économique, un instrument de souveraineté narrative et un marqueur d’influence internationale.

Interview
La rédaction : En quoi le « Pavillon Afronova » à Cannes peut-il être objectivement utile au développement du cinéma togolais ?
K.B. : Aujourd’hui, l’influence d’un pays ne se joue plus uniquement dans les chancelleries. Elle se joue dans les récits. Le Festival de Cannes est le rendez-vous culturel le plus médiatisé au monde. Pendant dix jours, les imaginaires globaux s’y structurent.
Être présent dans cet espace, c’est affirmer une volonté d’exister, d’assumer son identité sans complexe. C’est aussi créer les conditions de leviers financiers capables de structurer une véritable industrie culturelle au service du bien-être des populations.
Lorsque vous associez visibilité diplomatique et présence culturelle stratégique, vous inscrivez le nom de votre pays sur la carte mondiale du cinéma. Vous transformez une présence symbolique en positionnement stratégique.
La rédaction : En Afrique, la culture demeure souvent budgétairement marginalisée. Certains estiment même que les urgences sociales relèguent la création artistique au second plan.
K.B. : Ce raisonnement mérite d’être dépassé. Il est désormais impossible de dissocier culture et économie. Les deux sont organiquement liées.
Peut-on dissocier le tourisme de la culture ? Peut-on considérer les infrastructures hôtelières, les festivals, les patrimoines artistiques comme extérieurs à l’économie nationale ? Évidemment non.
Les industries culturelles et créatives représentent plus de 2 000 milliards de dollars à l’échelle mondiale, selon l’UNESCO. Le potentiel africain dépasse 20 milliards de dollars, mais demeure insuffisamment structuré.
La culture n’est pas un luxe. Elle est un gisement stratégique de croissance, d’emplois et d’influence.
La rédaction : Concrètement, que change une présence au « Pavillon Afronova » ?
K.B. : C’est une mise en orbite.
Cannes est un espace où se rencontrent ministres, investisseurs, plateformes internationales, créateurs et médias. Participer, c’est passer du statut d’observateur à celui d’acteur.
Le cinéma déclenche des flux : coproductions, investissements, transferts de compétences, formation, circulation internationale des œuvres, et même cinétourisme.
La question n’est pas : “Peut-on se permettre d’y aller ?”
La véritable question est : “Peut-on se permettre de ne pas y aller ?”
La rédaction : Pensez-vous que cette vision stratégique finira par s’imposer durablement sur le continent ?
K.B. : Les mentalités évoluent. La jeunesse africaine est créative, ambitieuse, connectée au monde. Les États commencent à comprendre que la souveraineté narrative est un enjeu géopolitique.

L’Afrique ne doit plus uniquement consommer des récits ; elle doit produire les siens, les financer et les exporter. C’est à cette condition qu’elle transformera son potentiel culturel en puissance économique réelle.
La rédaction : Merci de nous avoir accordé cet entretien.
K.B. : Merci à La Cinquième et à ses lecteurs. Merci à l’or de l’humanité — n’est-ce pas ainsi que votre hymne célèbre le Togo ?
À travers les propos de Karine Barclais, une évidence s’impose : la bataille de l’influence mondiale ne se joue plus uniquement dans les sphères politiques ou économiques traditionnelles, mais dans la capacité des nations à maîtriser leurs récits et à structurer leurs industries culturelles.
Le cinéma, loin d’être une vitrine mondaine, devient un outil stratégique de positionnement international, un catalyseur d’investissements et un accélérateur d’image.
Pour le Togo, la question posée dépasse le simple cadre artistique. Elle renvoie à une ambition plus large : transformer le capital culturel en puissance économique, diplomatique et identitaire.
Dans un monde saturé d’images et de narrations concurrentes, ne pas occuper l’espace revient à le céder. Et dans cette économie de l’attention globale, l’absence coûte parfois plus cher que l’audace.
La Rédaction

