Au cœur des montagnes libanaises, des gouttes solidifiées d’un ancien monde défient le temps. Dans l’ombre des falaises de Hammana, deux spécialistes — Dany Azar et Sibelle Maksoud — traquent ce que la résine fossilisée a emprisonné depuis plus de 130 millions d’années. Chaque fragment d’ambre, minuscule et fragile, ouvre une fenêtre sur la vie du crétacé inférieur, lorsque les premières plantes à fleurs transformaient l’équilibre de la planète.
Une chasse scientifique au sommet du Jezzinien
Là où la roche s’effrite en couches dorées, le grès du Liban apparaît comme une bibliothèque géologique. C’est dans ces strates précieuses que la résine ancestrale raconte l’histoire. À mains nues, marteau discret à la ceinture, Sibelle Maksoud extrait du sol des gouttelettes rouges, parfois orangées, parfois dorées. Ces « pierres » minuscules renferment des insectes, des spores, parfois même des traces d’air préhistorique. Une manipulation exigeant patience, doigté et humilité : un geste brusque, et 100 millions d’années se brisent.
Quand l’ambre dévoile l’évolution
Cet ambre n’est pas qu’un fossile : c’est un témoin d’une bascule planétaire. Le Liban d’alors n’était pas montagneux, mais équatorial, englobé dans l’immense Gondwana. Sa végétation tropicale sécrétait de la résine en abondance, piégeant les insectes qui vivaient au rythme de ce monde foisonnant. C’est là que les chercheurs ont découvert Libanoculex, le plus ancien moustique connu, dont la particularité stupéfie encore : le mâle possédait un appareil buccal capable d’aspirer du sang. Une pièce scientifique rare, capable de recoder l’histoire de l’évolution des moustiques modernes.
Des laboratoires détruits, mais une science qui résiste
Lorsque le port de Beyrouth explose le 4 août 2020, le laboratoire universitaire de Dany Azar est soufflé. Les murs tombent, la ville est touchée, mais les collections survivent. Faute de moyens pour reconstruire, le chercheur reconstitue son laboratoire… dans son propre salon. Entre des meubles déplacés et quelques outils réparés, l’ambre libanais poursuit son récit. Avec son épouse, il y analyse les pièces collectées, loin des équipements sophistiqués, mais avec la même rigueur scientifique.
Un patrimoine menacé par l’ignorance
Si l’ambre libanais raconte si bien l’histoire de la biodiversité, il ne raconte pas encore celle de sa protection. Beaucoup de sites ont déjà disparu, détruits par des constructions ou ravagés par ignorance. Certains habitants brûlaient même l’ambre, persuadés que les inclusions étaient des « mauvais esprits ». Face à ces menaces, Dany Azar défend l’urgence d’un muséum national pour sauvegarder les richesses déjà récoltées, avant qu’elles ne disparaissent à jamais.
Une mémoire à préserver
Sous les cailloux poussiéreux, c’est un monde tropical disparu qui survit. Chaque inclusion raconte une époque où le climat, la végétation et les espèces se redessinaient. Préserver l’ambre du Liban, ce n’est pas protéger de simples pierres rouges ou jaunes : c’est sauvegarder une mémoire qui éclaire notre présent, alors que l’humanité affronte, elle aussi, des bouleversements climatiques.
La Rédaction
Source
Sciences et Avenir.

