Né à Lubumbashi, en République démocratique du Congo, Thonton Kabeya incarne à lui seul le visage d’une Afrique cosmopolite et mouvante. Son parcours d’artiste, tissé entre le Congo, la France et l’Afrique du Sud, traduit la tension fertile entre la mémoire et la reconstruction. Installé à Johannesburg depuis 2014, il s’impose aujourd’hui comme l’une des figures les plus singulières de la peinture africaine contemporaine. Il a inventé un langage plastique qu’il nomme « sculpting canvas ». Cette approche consiste à construire, stratifier et tailler la matière du tissu comme on sculpte le bois. Kabeya ne se contente pas de peindre : il bâtit ses œuvres. Il superpose des couches de toile, les colle, les cisèle, les creuse, avant d’y apposer pigments, encre et poudres naturelles comme le noyer broyé, qui lui sert à modeler les peaux et à équilibrer les tonalités. Loin de tout effet de surface, sa peinture est une matière vivante, organique, où la couleur devient mémoire et vibration.


De la mémoire blessée à la couleur retrouvée
Thonton Kabeya porte en lui la mémoire de la fuite et de la peur. En 1993, alors qu’il n’a que neuf ans, son monde d’enfant bascule : sa joie se dissout dans la terreur d’un exil intérieur. Fuyant la violence au Katanga, sa famille trouve refuge à l’étranger, sans échapper au tumulte. Très tôt, l’artiste découvre que les frontières du danger sont mouvantes et que la peur altère les liens les plus proches. Ces années marquent durablement son imaginaire. Longtemps, il peint dans des tons sépia, couleur de la mémoire et du deuil, où les visages semblent retenir leurs émotions. La sépia devient pour lui un langage du silence, une façon d’évoquer sans raviver la blessure. « C’était difficile pour moi de peindre un visage souriant », confiera-t-il plus tard. Peindre devient un exercice de survie, une manière de canaliser la douleur dans la matière.
L’arrivée à Johannesburg, en 2014, marque un tournant. Dans cette ville métissée où se croisent les diasporas africaines, Thonton Kabeya retrouve le souffle du mouvement. La danse, découverte à travers la salsa puis réactivée par la rumba congolaise, réveille en lui la mémoire du corps libéré. La guérison passe par le rythme, par la respiration retrouvée. Peu à peu, la couleur revient : les jaunes, les bleus, les roses remplacent la monochromie. Ce n’est pas une rupture mais une transfiguration. Ses toiles deviennent des espaces de réenchantement où la joie ne nie pas la douleur, mais la transforme en énergie. Dans cette alchimie du deuil et de la fête, Kabeya fait danser la mémoire et la vie, donnant à voir un continent qui retrouve son souffle et sa lumière.


La Rumba où réapprendre la joie
Avec La Rumba, Thonton Kabeya signe une œuvre de renaissance. Après les années de silence et de grisaille, la couleur et le mouvement reviennent comme des forces vitales. Ce cycle, né d’un long processus de recherche entre 2018 et 2019, incarne pour l’artiste un retour à la joie. Ce n’est pas une joie naïve, mais une joie conquise, lucide, consciente de la douleur qui la précède. Dans la culture congolaise, la rumba n’est pas seulement une danse. Elle est une philosophie du lien, un langage du corps et de l’âme. Issue des métissages nés de la traversée atlantique, elle porte la mémoire d’un monde dispersé et pourtant uni par le rythme. Thonton Kabeya retrouve dans cette danse la pulsation originelle de son enfance, ce souffle qui lui permet de réconcilier la mémoire blessée avec la célébration de la vie.
Peindre la rumba, c’est pour lui peindre le mouvement de la guérison. Les corps se fondent dans des harmonies chromatiques, les plis des vêtements deviennent des vagues de lumière. Jaunes éclatants, roses tendres et bleus célestes dialoguent dans une symphonie de vitalité. Chaque toile est à la fois une fête et une méditation, un espace où le spectateur est invité à danser intérieurement et à ressentir l’élan du vivant. Thonton Kabeya rejette volontairement les récits sombres souvent associés à l’Afrique contemporaine. Ainsi, La Rumba devient un acte de résistance poétique. Elle oppose la grâce au chaos, la lumière à la peur. En faisant danser ses toiles, Kabeya fait danser le monde. Il réapprend la joie et nous invite à la réapprendre avec lui, une joie profonde, organique, née du courage de se relever et de créer encore.


Le “sculpting canvas” : un art du mouvement
Le langage plastique de Thonton Kabeya repose sur une invention radicale qu’il appelle le sculpting canvas, une technique qu’il conçoit comme une fusion intime entre la peinture et la sculpture. Installé à Johannesburg depuis 2014, il s’impose aujourd’hui comme l’une des voix les plus singulières de la scène africaine contemporaine. Refusant la platitude du tableau traditionnel, il transforme la toile en un espace vivant et profond, où la matière respire, se tend, se relâche, comme un organisme en mouvement. Là où d’autres déposent la couleur, lui la construit. Là où la peinture s’étale, il la sculpte, la creuse, la modèle jusqu’à lui donner chair. Ce travail, long et méditatif, commence par la préparation de la matière. Kabeya superpose plusieurs couches de toile qu’il colle patiemment, laisse sécher, puis entaille, polit, sculpte comme s’il travaillait le bois. Chaque incision devient trace du geste, chaque pli un souffle, chaque surface découpée une mémoire. La toile cesse d’être un simple support : elle devient un corps, un corps de peinture animé par une respiration intérieure.


Cette dimension tactile n’est pas seulement esthétique, elle traduit une pensée de la transformation. Les strates de tissu évoquent les couches de la mémoire, les blessures de l’expérience, les renaissances successives de l’existence. En sculptant la toile, Thonton Kabeya sculpte aussi son histoire. Ses gestes de coupe et de collage sont des gestes de réparation : ce qui était déchiré se recompose, ce qui était figé s’anime. Dans la vibration de la matière et de la lumière, le mouvement devient visible. La toile danse, frémit, ondoie. Elle ne représente pas la rumba, elle la fait vivre. Par ce sculpting canvas, Thonton Kabeya invente un art du mouvement, de la mémoire et de la renaissance. Ses œuvres ne se regardent pas seulement : elles se ressentent, se touchent, s’écoutent comme une chorégraphie silencieuse.
Un artiste reconnu sur la scène internationale
Depuis une dizaine d’années, Thonton Kabeyas’impose peu à peu comme l’une des voix les plus singulières et cohérentes de la scène artistique africaine contemporaine. Son parcours illustre la trajectoire d’un créateur enraciné dans sa mémoire congolaise, mais ouvert aux circulations du monde. Installé à Johannesburg depuis 2014, il y a trouvé un espace d’expérimentation fécond, entre rigueur technique et liberté expressive. Sa présence régulière dans les expositions majeures du continent, de la Biennale de Dakar à la FNB Art Joburg, témoigne de l’intérêt croissant que suscite son œuvre auprès des commissaires, collectionneurs et institutions.


Ses expositions personnelles à la Galerie Bilembo de Kinshasa, à Everard Read au Cap et à Bonne Espérance à Paris, ont consolidé sa réputation d’artiste à la fois intellectuel et intuitif, capable de concilier exigence formelle et intensité émotionnelle. Son travail figure désormais dans plusieurs collections publiques et privées de prestige, dont celles de l’Université d’Afrique du Sud, du Musée Artium Basque en Espagne et de la Collection George Forest à Lubumbashi. Ces reconnaissances ne relèvent pas d’une simple consécration de carrière : elles consacrent un langage. À travers ses résidences artistiques à Noldor à Accra, à la Fondation Montresso de Marrakech ou encore au AmpersandFellowship de New York, Kabeya incarne cette génération d’artistes africains transnationaux qui redéfinissent les frontières du médium et du territoire. Chacun de ses séjours à l’étranger devient pour lui un laboratoire, un lieu de dialogue entre cultures, où il confronte son “sculpting canvas” à d’autres matériaux, d’autres sensibilités.
Reconnu par la critique comme un explorateur de la matière et du sensible, il s’inscrit aujourd’hui dans le cercle restreint des artistes capables de faire dialoguer la mémoire du continent et la modernité mondiale. Chez lui, l’Afrique ne s’exporte pas, elle s’expanse et respire à travers le geste, la lumière et la danse.
Richard laté Lawson-Body

