Une espèce de fourmi qui défie la biologie
Une étude française publiée dans la prestigieuse revue Nature révèle que les reines de l’espèce Messor ibericus transgressent une loi fondamentale de la biologie : elles sont capables de donner naissance à des fourmis d’une autre espèce que la leur.
À première vue, Messor ibericus semblait être une fourmi dont le cycle de vie ne présente aucune particularité : la reine donne naissance aux autres individus de la colonie, mâles pour les œufs non fécondés et femelles pour ceux fécondés. Mais la réalité est bien plus complexe. Ces fourmis donnent naissance à des mâles de deux espèces différentes.
Clonage interspécifique chez Messor ibericus
Les chercheurs ont découvert que les reines de M. ibericus produisent des mâles Messor structor en utilisant le sperme stocké dans leur spermathèque — un organe qui conserve le sperme des mâles avec lesquels elles se sont accouplées.
Dans ce processus, le matériel génétique de la reine est éliminé, laissant uniquement celui du mâle M. structor. Le résultat : un clone parfait du mâle d’origine, une forme d’androgénèse inédite.
Selon le Dr Jonathan Romiguier, auteur principal de l’étude : « Un spermatozoïde de M. structor féconde un ovule de la reine, et via un mécanisme encore inconnu, le génome de la reine est éliminé, donnant naissance à un mâle cloné. »
Parasitisme sexuel et domestication des mâles
Ce mode de reproduction est crucial pour le cycle de vie de M. ibericus. Les reines ont besoin de mâles M. structor pour produire les ouvrières hybrides, car les mâles de leur propre espèce ne produisent que des reines.
Les chercheurs suggèrent que ce système résulte d’un conflit évolutif entre reines et larves, où un élément génétique « égoïste » biaise le développement larvaire pour assurer sa transmission. Les reines deviennent alors dépendantes des mâles d’une autre espèce — un phénomène qualifié de domestication sexuelle.
Une lignée xénopare unique
Pour décrire ce mode de reproduction inédit, les auteurs de l’étude ont introduit le terme xénopare, où donner naissance à une autre espèce est une composante essentielle du cycle de vie. À ce jour, M. ibericus est la seule espèce connue à adopter ce système.
Grâce à cette stratégie, les colonies peuvent produire des millions d’ouvrières hybrides, indépendamment de la présence géographique de M. structor. Ce mécanisme confère un avantage évolutif et pourrait expliquer la robustesse de ces ouvrières hybrides, bien que des recherches complémentaires soient nécessaires.
La Rédaction
Sources :
• Juvé, Y., et al. (2025). One mother for two species via obligate cross-species cloning in ants. Nature. Lien
• Romiguier, J., et al. (2025). ‘Almost unimaginable’: these ants are different species but share a mother. Nature. Lien

