Présenté comme un jalon stratégique de la transition énergétique ivoirienne, le barrage de Singrobo-Ahouaty cristallise aujourd’hui les frustrations des populations locales, entre lenteur du chantier, compensations floues et ambitions nationales.
Un projet pionnier en Afrique de l’Ouest
À 140 kilomètres au nord-ouest d’Abidjan, une imposante muraille de béton émerge des rives du fleuve Bandama. Le barrage hydroélectrique de Singrobo-Ahouaty, en chantier depuis plusieurs années, est le premier projet hydroélectrique d’Afrique de l’Ouest intégralement financé par le secteur privé, avec l’appui de bailleurs comme la Banque africaine de développement (BAD).
L’ouvrage, porté par la jeune société ivoirienne Ivoire Hydro Energy (IHE) et construit par le groupe français Eiffage, vise une capacité de production de 44 mégawatts. Une fois opérationnel, il devrait alimenter environ 100 000 foyers en électricité, dans un pays qui ambitionne de devenir le réservoir énergétique de la sous-région.
Entre ambitions et lenteur
Signé en 2013, le contrat de concession entre l’État ivoirien et IHE devait marquer un tournant. Pourtant, plus d’une décennie plus tard, le projet avance à pas lents. L’infrastructure, estimée à 174,5 millions d’euros, devait initialement entrer en service bien avant 2025. Aujourd’hui encore, les turbines attendent leur mise en marche.
Malgré l’engagement technique et les flux financiers, les délais accumulés interrogent sur l’efficacité de la gouvernance du projet et sur les capacités réelles à livrer dans les temps un chantier aussi stratégique.
Le malaise des riverains
Derrière les chiffres et les perspectives énergétiques, un autre visage du barrage se dessine : celui des populations riveraines. À Singrobo, Ahouaty et dans les villages environnants, la colère gronde. Beaucoup dénoncent des déplacements forcés, des compensations jugées insuffisantes, voire inexistantes, et une absence de consultation réelle.
Des familles disent avoir été expropriées sans ménagement, certaines perdant leurs terres cultivables sans alternative claire. D’autres fustigent un manque de communication de la part des autorités et des promoteurs. Le projet, censé symboliser le progrès, est ainsi devenu pour certains un synonyme de dépossession.
Un symbole des contradictions africaines
Le barrage de Singrobo-Ahouaty incarne une tension récurrente dans les projets d’infrastructure en Afrique : celle entre modernisation nationale et justice sociale locale. D’un côté, la Côte d’Ivoire revendique une position de leader énergétique, misant sur les énergies renouvelables pour verdir sa croissance. De l’autre, les communautés locales peinent à voir les retombées concrètes d’un projet qui modifie durablement leur environnement.
À l’heure où les défis énergétiques deviennent centraux sur le continent, le sort de Singrobo-Ahouaty servira de test grandeur nature : celui d’un équilibre à trouver entre investissements, efficacité, et inclusion sociale.
Le barrage de Singrobo-Ahouaty aurait pu être un modèle de développement vert et inclusif. Il est pour l’instant un chantier inachevé, porteur d’espoirs nationaux mais chargé de rancœurs locales. Si la Côte d’Ivoire veut réellement devenir une puissance énergétique régionale, elle devra prouver qu’elle sait conjuguer croissance et équité.
La Rédaction

