La répression du « spraying » au Nigeria ravive le débat sur la décence, l’inégalité sociale et les traditions festives à l’africaine.
C’est une scène familière dans les mariages nigérians, les baptêmes fastueux ou les enterrements grandioses : des invités vêtus de tenues éclatantes s’approchent d’un chanteur ou d’un couple, et commencent à faire « pleuvoir » des billets de banque. On appelle cela le spraying, une coutume bien ancrée dans la culture populaire nigériane. Pourtant, en 2025, ce geste festif peut valoir jusqu’à six mois de prison.
Une tradition dans le viseur de la loi
La Commission nigériane contre les délits économiques et financiers (EFCC) applique désormais strictement une loi oubliée de 2007 interdisant la « mutilation de la monnaie ». Sont visés ceux qui jettent, foulent ou dispersent les billets dans l’espace public. Des célébrités, des influenceurs et même de simples citoyens se sont récemment retrouvés dans le collimateur de la justice.
Cette répression survient alors que le naira a perdu près de 70 % de sa valeur en deux ans. Pour les autorités, chaque billet jeté serait un affront à la lutte contre la dévaluation et un encouragement à la banalisation de la monnaie.
Une expression culturelle enracinée
Le spraying n’est pourtant pas une extravagance nouvelle. Dans plusieurs sociétés ouest-africaines – du Nigeria au Bénin, en passant par le Ghana ou la Côte d’Ivoire – faire pleuvoir les billets est un signe d’honneur, de reconnaissance ou d’appartenance. Lors des concerts d’artistes traditionnels, au cœur des rituels yoruba, dans les cérémonies éwé ou akan, cette pratique exprime la joie, la générosité et la reconnaissance publique.
Mais aujourd’hui, elle se heurte à une conjoncture économique critique, et à une lecture nouvelle des symboles qu’elle véhicule.
Une fête indécente dans un pays meurtri par la pauvreté ?
Dans les rues de Lagos ou d’Abuja, nombreux sont ceux qui dénoncent l’hypocrisie d’une répression sélective, ciblant les fêtards et non les auteurs de détournements publics. D’autres, cependant, interrogent le sens moral du spraying.
« Pendant que des millions de Nigérians n’ont pas de quoi manger, on jette des billets sur des pistes de danse climatisées. C’est obscène. »
Le geste, perçu comme glorieux il y a quelques années, suscite aujourd’hui le malaise ou la colère. Pour beaucoup, il est devenu un symbole d’arrogance sociale, voire de provocation.
Une tension entre liberté culturelle et dignité sociale
La pratique soulève une question délicate : où s’arrête la liberté culturelle et où commence la décence commune ? Peut-on célébrer une tradition si elle blesse ou humilie, même involontairement, ceux qui n’ont rien ? Faut-il légiférer sur des gestes issus des coutumes africaines, au nom de la stabilité économique ou de l’ordre public ?
Dans d’autres pays du continent, les autorités restent prudentes. Au Ghana, au Togo ou au Cameroun, le spraying reste toléré, mais les critiques montent. Des appels à une « régulation culturelle » émergent, sans aller jusqu’à la pénalisation.
Le billet de trop
Ce débat, au Nigeria comme ailleurs, reflète une Afrique en mutation, tiraillée entre son héritage culturel et ses fragilités économiques. Le spraying n’est peut-être qu’un symptôme, mais il révèle un besoin profond de repenser les signes de la richesse et de la reconnaissance, à l’heure où la pauvreté pousse les plus vulnérables au bord du gouffre.
La question n’est pas de savoir s’il faut interdire le spraying, mais de réfléchir à ce qu’il dit de nos sociétés, et de la manière dont la fête peut, parfois, blesser sans le vouloir.
La Rédaction

