Au Japon, elles sont de plus en plus nombreuses à briser le silence. Derrière les sourires réservés et les relations apparemment banales, un phénomène insidieux ébranle la confiance amoureuse : celui des hommes mariés qui se font passer pour célibataires. Profitant des failles des sites de rencontre et des célèbres gôkon – ces soirées entre célibataires – ils dissimulent leur situation matrimoniale pour séduire des femmes en quête d’une relation sérieuse. Jusqu’à ce que la vérité éclate. Et que les victimes, longtemps silencieuses, se mobilisent.
L’histoire pourrait sembler banale si elle ne durait pas parfois des années. À Tokyo, un employé de bureau d’une cinquantaine d’années a entretenu pendant une décennie une liaison avec une femme sans jamais lui avouer qu’il était marié. Il l’avait rencontrée lors d’un gôkon, sans fournir de preuve de célibat, comme c’est la règle dans ce type d’événement informel. Ce qu’il cherchait ? Une illusion de romance, “une fausse histoire d’amour avec une part de réalité”, confesse-t-il. Quant à sa compagne, restée célibataire pendant ces dix longues années, elle découvre tardivement que cette relation lui a volé une partie de sa vie. Et lui ? Il s’interroge à peine, préférant, dit-il, “faire passer ses désirs avant la souffrance de l’autre”.
Ce scénario n’est pas isolé. Il devient même un sujet de société. Dans la préfecture de Kanagawa, Maiko (prénom modifié) pensait avoir pris ses précautions. Inscrite sur une application de rencontres réservée aux célibataires, elle précisait sur son profil ne pas vouloir être “la maîtresse d’un homme marié”. Pourtant, elle tombe sur un interlocuteur qui, lui aussi, jure être célibataire. Jusqu’à ce que les silences deviennent lourds, les réponses évasives, et que le doute s’installe. Là encore, l’application n’exige aucun document officiel pour prouver le célibat. Légalement, cela n’est pas obligatoire. Moralement, le débat est lancé.
Face à cette multiplication de récits, certaines femmes japonaises ne se contentent plus de dénoncer. Elles intentent des actions en justice pour préjudice émotionnel. Dans quelques cas, les tribunaux ont reconnu la gravité du mensonge conjugal, en obligeant les hommes concernés à verser des dommages-intérêts. L’indignation ne reste donc plus cantonnée aux cercles privés ou aux forums en ligne : elle entre dans les salles d’audience, dans les colonnes des journaux, et jusque dans l’agenda politique.
Des applications de rencontres commencent à réagir. Tapple, l’une des plateformes les plus populaires au Japon, a récemment intégré une procédure de vérification du statut matrimonial via l’identité numérique “My Number”. Une première qui pourrait inspirer d’autres acteurs du marché. En parallèle, des parlementaires évoquent la possibilité de créer une infraction spécifique liée à la dissimulation volontaire du mariage dans un cadre sentimental.
Ce débat révèle aussi un autre mal plus profond : une certaine vision de la masculinité encore dominante, où l’on considère que mentir pour séduire n’est qu’un jeu, une transgression mineure. Mais les femmes japonaises, longtemps éduquées à taire leurs souffrances et à “supporter”, ne veulent plus se contenter d’encaisser. Elles réclament des comptes, de la transparence et surtout du respect. Dans un pays où l’amour reste une affaire très codifiée, cette rupture de confiance a des allures de petite révolution.
La Rédaction

