De l’Arctique aux tropiques, des milliers de femmes autochtones ont vu leur corps devenir terrain de conquête. Pendant des décennies, les puissances coloniales ont orchestré des campagnes de stérilisation forcée, souvent justifiées au nom du progrès ou de la santé publique. Une violence invisible, méthodique, qui laisse encore des cicatrices.
En 2025, l’affaire du Groenland a ravivé une mémoire étouffée. Dans les années 1960, des centaines de jeunes filles inuites se sont vu poser des stérilets sans consentement par les autorités danoises. Officiellement, il s’agissait de contrôler les naissances dans un territoire jugé « sous-développé ». En réalité, ce fut une politique systématique, appliquée sans information, sans recours, sans justice.
Mais le Groenland n’est pas un cas isolé. Cette pratique, connue sous le nom de violence reproductive, a été utilisée comme instrument de domination par plusieurs empires. Coloniser les terres ne suffisait pas : il fallait aussi contrôler la fertilité des peuples jugés « inférieurs » ou « ingérables ».
Canada, Suède, Australie : une même logique d’effacement
Au Canada, des stérilisations forcées ont été pratiquées sur des femmes autochtones jusque dans les années 1990. Certaines ont été opérées à leur insu après un accouchement.
En Suède, les femmes samies ont subi des campagnes eugénistes dans le cadre d’une politique d’“hygiène raciale”, avec des milliers de cas recensés de 1930 à 1976.
En Australie, les femmes aborigènes ont été ciblées dans des programmes de contrôle des naissances, dans la continuité des politiques racistes visant à effacer leur culture.
L’Afrique aussi, mais dans le silence
Si le continent africain est moins souvent cité, il n’a pas échappé à ces violences reproductives, à la fois sous la colonisation directe et à travers des politiques néocoloniales plus récentes.
Afrique du Sud – Contrôle racial des naissances
Sous le régime de l’apartheid, des femmes noires ont été stérilisées ou soumises à des contraceptions forcées dans les hôpitaux publics. Les autorités cherchaient à freiner la croissance démographique des populations africaines jugées « dangereuses » pour l’équilibre racial.
Namibie – L’héritage du génocide
Pendant la colonisation allemande, les femmes Herero et Nama, survivantes du premier génocide du XXe siècle, ont été enfermées dans des camps. Certaines y ont subi des traitements gynécologiques imposés, voire expérimentaux. Cette pratique fut un prélude macabre aux politiques eugénistes de l’Europe des années 1930.
Afrique de l’Est – Pressions britanniques
Au Kenya, en Ouganda ou au Tanganyika, des campagnes de contraception ont été mises en place sous administration britannique. Si la violence n’était pas toujours physique, elle se traduisait souvent par une contrainte sociale ou administrative, ciblant les femmes les plus pauvres ou issues des zones rurales.
Afrique de l’Ouest – Néocolonialisme sanitaire
Dans les années 1970 et 1980, des pays comme le Mali, la Guinée, le Burkina Faso ou le Togo ont vu fleurir des programmes de planification familiale imposés par des bailleurs occidentaux. Derrière les discours de santé publique, des dispositifs intra-utérins (DIU) ont parfois été posés sans consentement clair, notamment dans les zones où l’analphabétisme limitait la compréhension des patientes.
Une stratégie globale d’effacement
Le point commun de ces violences ? Leur justification pseudo-scientifique. Il fallait empêcher la « surpopulation », briser des lignées, interrompre des cultures. Le corps féminin devenait alors un territoire à dominer, un outil à standardiser, un risque à neutraliser.
Et dans tous les cas, les femmes concernées étaient les moins écoutées : trop pauvres, trop jeunes, trop “ethniques”, trop invisibles. Leur consentement n’était pas requis. Leur douleur, ignorée. Leur avenir, décidé ailleurs.
L’utérus, dernier bastion de la souveraineté
Aujourd’hui, un peu partout, les survivantes demandent justice. Elles réclament des excuses officielles, des réparations, mais surtout que l’on reconnaisse ces pratiques comme ce qu’elles sont : des crimes reproductifs à dimension coloniale.
En Afrique, comme dans l’Arctique, la mémoire est en marche. Des chercheuses, des artistes, des militantes déterrent les silences. Elles reconstruisent des récits. Elles refusent que le corps des femmes reste un angle mort de l’histoire coloniale.
La domination ne s’est pas exercée qu’avec des fusils ou des lois : elle s’est aussi inscrite dans les chairs. Et aujourd’hui encore, c’est par les mots, les archives et la mémoire que l’on peut commencer à rendre justice aux utérus spoliés.
La Rédaction

