L’Afrique n’est plus seulement une plaque tournante du trafic mondial de stupéfiants : elle devient aussi un continent consommateur.
C’est le constat sévère dressé par le rapport annuel de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), publié le 26 juin 2025. Sur fond de crises politiques, de pauvreté endémique et d’effondrement des systèmes de santé, la consommation de drogues explose dans plusieurs régions du continent, au moment même où les réseaux criminels se professionnalisent et étendent leur influence.
Une poussée inquiétante de la consommation locale
Jadis considérée comme un simple point de transit entre l’Amérique latine et l’Europe, l’Afrique devient désormais un marché à part entière pour les trafiquants. La progression la plus brutale est observée en Afrique de l’Ouest, notamment en Sierra Leone, au Liberia, au Ghana et au Nigeria, où le « Kush » ravage des quartiers entiers.
Le Kush — un mélange artisanal de produits végétaux et de solvants chimiques — est très bon marché, facile à produire et extrêmement toxique. Il est devenu le fléau des jeunes urbains défavorisés, parfois dès l’adolescence. À Freetown, capitale de la Sierra Leone, des quartiers entiers sont gangrenés par cette drogue, avec des conséquences dramatiques sur la santé mentale et la criminalité locale.
Des réseaux criminels de plus en plus structurés
Selon François Patuel, chercheur principal de l’ONUDC pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, les trafiquants exploitent les conflits, les failles de gouvernance et la corruption pour étendre leurs réseaux. Du Sahel au golfe de Guinée, les routes de la cocaïne, du cannabis, de l’héroïne et des drogues de synthèse se multiplient, rendant les États plus vulnérables à l’emprise mafieuse.
Au Nigéria, au Mali, en Guinée-Bissau ou en République centrafricaine, des groupes armés financent leurs activités par le trafic de stupéfiants. Dans certains cas, les mafias locales agissent en lien avec des cartels étrangers, latino-américains ou asiatiques, dans une logique de mondialisation du crime.
Un système de santé impuissant et une réponse politique déséquilibrée
Le rapport critique également la réponse encore trop répressive des gouvernements africains, qui privilégient les arrestations massives au détriment des politiques de prévention, de désintoxication ou d’éducation sanitaire. Les structures de santé mentale sont quasiment inexistantes dans plusieurs pays, et les campagnes de sensibilisation, lorsqu’elles existent, peinent à toucher les publics les plus vulnérables.
L’ONUDC plaide pour une approche équilibrée, fondée sur les droits humains, l’accès au traitement et une réelle stratégie de réduction des risques. Sans cela, l’Afrique pourrait devenir l’un des nouveaux épicentres mondiaux de la crise des drogues.
La drogue n’est plus un danger périphérique pour l’Afrique : elle est devenue un phénomène central, social, économique et politique. Le rapport de l’ONUDC tire la sonnette d’alarme. Sans un sursaut collectif — des États, des ONG, des institutions régionales — le continent pourrait être submergé par une vague difficile à contenir, avec des conséquences à long terme sur la jeunesse, la stabilité des pays, et les fondements mêmes du vivre-ensemble.
La Rédaction

