Un mot-clé nouveau pour une domination bien réelle
Le capitalisme est-il en train de mourir, remplacé par un nouveau système plus insidieux encore ? Pour l’économiste grec Yanis Varoufakis, la réponse est sans détour : le capitalisme touche à sa fin. Mais il ne laisse pas place au socialisme ni à un système plus juste. Il évolue vers un “techno-féodalisme”, une structure dans laquelle les géants du numérique règnent comme des seigneurs sur leurs domaines, et les utilisateurs — producteurs, travailleurs ou simples citoyens — deviennent leurs vassaux.
Du capitalisme de marché à l’économie de rente numérique
Pendant deux siècles, le capitalisme industriel a reposé sur le marché libre, la concurrence, et la relation directe entre producteurs et consommateurs. Mais ce modèle est profondément bouleversé par l’essor des grandes plateformes. Amazon, Google, Facebook, Apple ou Microsoft ne se contentent pas de vendre des biens ou des services : elles contrôlent les infrastructures numériques elles-mêmes.
C’est là tout le propos de Varoufakis. Dans son livre Techno-féodalisme. Le capitalisme touche à sa fin(2023), il décrit un monde où l’économie n’est plus tirée par la production, mais par l’extraction de valeur depuis des plateformes privées. Ce ne sont plus les marchés qui fixent les règles, mais des écosystèmes fermés et opaques, dont l’architecture est façonnée par les géants du Web. Les producteurs y accèdent comme on accédait autrefois à la terre d’un seigneur : en acceptant ses règles, ses taxes, ses algorithmes.
Les plateformes comme nouveaux seigneurs
Prenons l’exemple d’un vendeur sur Amazon. Il produit ses biens, mais pour les vendre, il doit payer un accès à la plateforme, suivre ses règles de visibilité, dépendre de son système logistique, et accepter ses commissions. Il ne vend pas à travers un marché libre, mais à travers un portail numérique qu’il ne possède pas, ne comprend pas totalement, et ne peut pas contourner.
Même logique pour les chauffeurs Uber, les créateurs YouTube, les artistes Spotify ou les commerces sur Facebook. Leur visibilité, leur rémunération, leur survie économique dépendent de décisions algorithmiques prises unilatéralement par des entités privées. La liberté promise par le numérique devient une dépendance accrue à des entités centralisatrices.
Une illusion de liberté, une réalité de servitude
Contrairement au féodalisme historique, ce nouveau pouvoir ne repose pas sur des armées, mais sur des lignes de code, des brevets, et des données. La servitude n’est plus physique : elle est numérique, psychologique, algorithmique. Les seigneurs d’aujourd’hui ne commandent pas, ils influencent, ils profilent, ils nudgent.
Pour Varoufakis, le techno-féodalisme est aussi une dépossession de la démocratie. Les États, affaiblis par la financiarisation, la dette et les lobbys, se retrouvent incapables de réguler ces empires. Le pouvoir de décision glisse des parlements vers les conseils d’administration de la Silicon Valley.
Peut-on renverser l’ordre techno-féodal ?
Face à ce constat, des voix s’élèvent pour appeler à la reprise du contrôle des données, à la création de communs numériques, ou à la démocratisation des plateformes. Mais pour Varoufakis, cela exige plus qu’une régulation : cela appelle à une transformation radicale du système économique, à une “décentralisation du pouvoir numérique”, et à une revalorisation du travail humain face aux machines propriétaires.
Ce n’est pas la technologie en elle-même qui pose problème, insiste-t-il, mais le mode d’organisation économique qui la capture au profit de quelques-uns.
Le techno-féodalisme n’est pas un slogan, mais un diagnostic puissant sur l’évolution d’un capitalisme qui a absorbé le numérique pour en faire un outil de rente, de contrôle et de domination. Face à cette mutation, la question centrale reste : sommes-nous encore citoyens libres, ou devenus serfs connectés ?
La Rédaction

