Damas – Juin 2025
Un basculement stratégique majeur vient d’avoir lieu au Proche-Orient : les États-Unis, longtemps opposés à toute forme de légitimation des factions islamistes en Syrie, ont discrètement donné leur feu vert à l’intégration de milliers d’ex-combattants djihadistes étrangers dans la nouvelle armée syrienne. Une décision qui rompt avec plus d’une décennie de doctrine sécuritaire et soulève de vives inquiétudes parmi les chancelleries occidentales.
Une armée recomposée sous l’égide des vainqueurs islamistes
Depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, la Syrie est dirigée par une coalition de groupes islamistes menée par Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), une organisation aux origines djihadistes. Son chef, Ahmad al-Chareh, plus connu sous le nom d’Abou Mohammad al-Joulani, a annoncé en avril 2025 la dissolution officielle des groupes armés rebelles au profit d’une armée nationale placée sous tutelle du nouveau ministère de la Défense.
Or, au sein de cette armée en gestation, des milliers de combattants étrangers – dont des membres du Parti islamique du Turkestan (PIT) – trouvent désormais leur place. Ces derniers, venus principalement du Pakistan, d’Asie centrale ou du Caucase, avaient rejoint la Syrie après 2014, à la faveur des combats contre le régime d’Assad. Certains avaient auparavant été liés aux talibans ou à Al-Qaïda.
Massacres sur la côte et retour des tensions confessionnelles
La réintégration de ces hommes dans une structure étatique ne s’est pas faite sans heurts. Entre les 6 et 9 mars 2025, plusieurs massacres ont eu lieu sur la côte syrienne, dans des localités à majorité alaouite. Des témoins, interrogés par Le Monde, ont désigné des combattants islamistes – dont des étrangers – comme auteurs des exactions. Ces événements ont réveillé les peurs d’un retour aux années les plus sombres de la guerre civile syrienne, où les violences confessionnelles avaient atteint leur paroxysme.
Washington, entre pragmatisme et volte-face
Longtemps opposés à la reconnaissance du HTC, les États-Unis ont opéré un revirement. Des échanges directs ont eu lieu entre des responsables américains et les nouveaux maîtres de Damas, avec pour objectif affiché : stabiliser le pays et éviter une reprise des activités de l’État islamique dans le désert syrien.
En contrepartie de garanties sur la non-implication des ex-djihadistes dans le terrorisme transnational, Washington a accepté de soutenir partiellement l’intégration de ces factions dans une armée régularisée. En mai 2025, certaines sanctions économiques, notamment sur les transactions bancaires, ont été levées, même si l’embargo sur les armes reste maintenu.
Inquiétudes à Paris et Berlin
La décision américaine ne fait pas l’unanimité. La France et l’Allemagne ont, selon des sources diplomatiques citées par L’Orient-Le Jour, alerté sur les dangers d’une normalisation trop rapide. « Confier des responsabilités militaires à des étrangers ayant combattu sous la bannière djihadiste envoie un message désastreux à la région », confie un haut fonctionnaire européen.
Les capitales européennes craignent que ce précédent syrien ne soit utilisé ailleurs comme justification pour institutionnaliser des mouvements radicaux. D’autant que plusieurs dizaines de Français figureraient encore parmi les anciens combattants du HTC.
Une paix armée, mais fragile
Pour l’heure, la nouvelle armée syrienne patrouille dans la Badiya, autour des anciennes bases d’Al-Assad à Deir ez-Zor. Elle tente d’imposer l’autorité du nouvel État sur un territoire ravagé par treize ans de guerre. Mais cette armée composite, héritière de milices aux idéologies variées, reste instable.
Au cœur de cette recomposition, la Syrie offre aujourd’hui l’image troublante d’un pays où les lignes rouges de la diplomatie internationale s’effacent au profit de logiques de terrain. L’histoire dira si ce pari du réalisme sécuritaire ouvrira la voie à une stabilisation durable ou à un nouveau cycle de violences.
La Rédaction

