La récente visite de travail du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko en Côte d’Ivoire marque un tournant diplomatique majeur. Selon le chercheur Alioune Aboutalib Lô, cette séquence s’inscrit dans une ambition claire : faire émerger un partenariat stratégique à l’image du couple franco-allemand, fondé sur une coopération profonde, équilibrée et durable entre Dakar et Abidjan.
Une réorientation diplomatique assumée
Cette tournée sous-régionale — Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée Conakry — illustre une stratégie diplomatique renouvelée. Pour le Dr Lô, chercheur au Centre AKEM d’Istanbul, il s’agit d’un retour à la doctrine des cercles concentriques chère à Léopold Sédar Senghor : consolider les relations de bon voisinage comme socle d’influence régionale. « Dakar voit désormais le panafricanisme comme un cadre concret de coopération pour une prospérité mutuelle », affirme-t-il.
Lors de sa rencontre avec son homologue ivoirien Robert Mambé, Ousmane Sonko a appelé à « une sous-région pacifique et intégrée », soulignant l’importance de relancer les Commissions mixtes restées inactives. La Commission sénégalo-ivoirienne sera relancée dans les six mois à venir, marquant le début d’une coopération structurée.
Une proximité historique et économique à valoriser
Le Sénégal et la Côte d’Ivoire représentent ensemble plus de 60 % du PIB de l’UEMOA. Cette force économique est doublée de liens historiques profonds, tissés dès 1971 par Senghor et Houphouët-Boigny. Si une rivalité logistique existe entre les ports de Dakar et d’Abidjan, le Dr Lô y voit surtout une convergence de visions à renforcer.
Sous Abdoulaye Wade, Dakar avait déjà joué un rôle actif dans la résolution du conflit ivoirien. Aujourd’hui, il s’agit de bâtir un partenariat équitable et moderne. Le potentiel reste immense : les échanges commerciaux entre les deux pays plafonnent à environ 160 milliards de FCFA, un volume jugé très en deçà des possibilités réelles.
Trois piliers pour un partenariat stratégique
S’inspirant du modèle franco-allemand, le chercheur souligne trois axes clés : convergence politique, coopération économique et dialogue culturel. Mais il met en garde : « Le Sénégal est dans une dynamique réformiste et souverainiste, tandis que la Côte d’Ivoire conserve une posture plus conventionnelle. » Il faudra bâtir des consensus sur des dossiers sensibles comme la réforme de la CEDEAO, la sécurité ou les questions monétaires.
Ousmane Sonko propose que les ministères légifèrent en synergie, échangent leurs textes réglementaires et partagent les bonnes pratiques. Il appelle à fluidifier la coopération au quotidien, loin du protocole, en s’appuyant sur les forces du secteur privé et en levant les barrières douanières. Robert Mambé a insisté sur ce point : « Le secteur privé doit renforcer les volumes d’échanges et identifier de nouveaux domaines de coopération. »
Coopération sectorielle : pêche, énergie, culture
La Côte d’Ivoire ambitionne de bénéficier du savoir-faire sénégalais en matière de pêche artisanale. Sur les ressources pétrolières et gazières, le Dr Lô recommande un cadre juridique et économique concerté. Il insiste aussi sur la transformation locale des matières premières, alignée avec le référentiel sénégalais Vision 2050.
Dans le domaine culturel, il suggère de formaliser les échanges déjà existants dans l’audiovisuel, et d’étendre la coopération à l’enseignement supérieur et à la recherche scientifique. La création de comités scientifiques, culturels et sécuritaires mixtes permettrait de donner corps à cette vision.
Un moteur pour la stabilité régionale
Le duo sénégalo-ivoirien, s’il est bien structuré, pourrait constituer une force stabilisatrice face aux défis de la région, notamment après le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO. « Il faut dépasser les dissensions, bâtir un climat de confiance et travailler à la cohésion sous-régionale », affirme le chercheur.
Pour y parvenir, la crédibilité des deux pays doit être renforcée. L’image d’alliés de l’Occident attachée aux anciens présidents Ouattara et Macky Sall reste encore vive dans certains États de la région. Construire une nouvelle narration politique devient essentiel.
Une convergence à concrétiser
En visitant Bouaké, en dehors de la capitale économique, Ousmane Sonko a donné un signal fort : ancrer la coopération dans les réalités de terrain. Le Dr Lô conclut que « Dakar et Abidjan doivent devenir les catalyseurs d’une nouvelle ère de croissance partagée et de stabilité régionale ». Si les ambitions affichées se concrétisent, un véritable tandem ouest-africain pourrait bien émerger — non plus en rivalité, mais en complémentarité stratégique.
La Rédaction

