Une petite créature électronique se déplace dans votre maison, observe votre quotidien et vous accompagne d’une pièce à l’autre. Elle paraît inoffensive. Pourtant, quelque part dans le monde, un inconnu regarde par ses yeux. Avec Kentukis, Samanta Schweblin imagine une technologie fictive pour révéler des comportements qui, eux, ressemblent étrangement aux nôtres.
Samanta Schweblin, l’étrange au cœur du quotidien
Samanta Schweblin est née le 14 mars 1978 à Buenos Aires, en Argentine. Toujours vivante, elle est romancière et nouvelliste. Son œuvre brouille volontiers les frontières entre réalité, fantastique et inquiétude psychologique, en faisant surgir l’étrange au milieu de situations apparemment ordinaires.
Publié en espagnol en 2018, Kentukis prolonge cette démarche en s’intéressant à notre rapport aux technologies. Le roman ne décrit pourtant ni un futur lointain ni une révolution scientifique spectaculaire : son invention centrale semble suffisamment plausible pour donner l’impression qu’elle pourrait apparaître demain.
Une peluche avec un inconnu derrière les yeux
Les kentukis ressemblent à de petits animaux mécaniques équipés d’une caméra. Deux rôles sont possibles. Certaines personnes achètent la créature et l’installent chez elles ; d’autres acquièrent une connexion qui leur permet de l’incarner à distance.
Le choix est aléatoire. Celui qui possède le kentuki ignore généralement qui regarde depuis l’autre côté. Celui qui le contrôle peut se trouver dans une autre ville ou à plusieurs milliers de kilomètres.
Aucune conversation classique n’est nécessaire. Le kentuki observe, se déplace et partage silencieusement le quotidien de son propriétaire. Cette simplicité rend le dispositif encore plus troublant : ouvrir sa maison à un inconnu devient un divertissement.
Regarder et accepter d’être regardé
Samanta Schweblin multiplie les personnages et les situations dans plusieurs régions du monde. Certains utilisent les kentukis par curiosité, d’autres pour combattre leur solitude ou simplement parce que tout le monde semble vouloir en posséder un.
Peu à peu, la frontière entre distraction et intrusion devient incertaine. Observer la vie d’une personne inconnue peut créer de l’attachement, mais aussi faire naître le désir d’en savoir toujours davantage.
Avec Kentukis, Schweblin renverse alors une question devenue familière à l’ère numérique : le danger vient-il seulement de celui qui regarde, ou également de notre désir d’être regardés ?
Les personnages ouvrent volontairement une fenêtre sur leur intimité. Comme sur les réseaux sociaux, l’exposition n’est pas nécessairement imposée : elle peut être recherchée.
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La solitude derrière la connexion
Le roman est aussi profondément traversé par la solitude. Les kentukis promettent une présence permanente sans exiger les contraintes d’une relation ordinaire.
On peut regarder quelqu’un vivre sans véritablement le connaître. On peut également ressentir une proximité avec une personne dont on ignore presque tout.
Cette relation étrange révèle un paradoxe très contemporain : les technologies permettent de multiplier les connexions tout en laissant parfois intact le sentiment d’isolement.
Schweblin ne condamne pas simplement les appareils. Elle observe plutôt ce que les êtres humains décident d’en faire lorsqu’une technologie leur offre la possibilité de satisfaire leur curiosité, leur besoin d’affection ou leur désir de contrôle.
Quand l’intimité devient un spectacle
Le kentuki finit naturellement par atteindre des endroits qui n’étaient peut-être pas destinés à être vus. La maison, supposée représenter l’espace privé par excellence, cesse alors de garantir l’intimité.
Le roman devient particulièrement inquiétant parce que personne n’a nécessairement forcé la porte. Les personnages ont eux-mêmes introduit l’appareil chez eux.
Derrière cette invention se dessine une réflexion très actuelle sur les caméras, les plateformes numériques et les informations personnelles que chacun accepte de transmettre en échange d’un service, d’une distraction ou d’un peu d’attention.
Kentukis ne cherche pas à prédire précisément la technologie de demain. Samanta Schweblin s’intéresse davantage à une question déjà présente : ce que nous sommes prêts à abandonner de notre intimité pour nous sentir connectés aux autres.
En transformant une adorable créature électronique en fenêtre ouverte sur la vie privée, elle construit un roman aussi ludique qu’inquiétant. Le voyeur et celui qui s’expose finissent par participer au même système, chacun trouvant chez l’autre quelque chose qui lui manque.
Le plus troublant n’est finalement pas d’imaginer qu’une technologie permette un jour à des inconnus d’entrer dans nos maisons. C’est de comprendre que nous pourrions parfaitement les inviter nous-mêmes à regarder.
La Rédaction
Références littéraires
- Kentukis de Samanta Schweblin — technologie, voyeurisme et intimité
- Distance de secours de Samanta Schweblin — peur, maternité et étrangeté
- Les Furtifs d’Alain Damasio — technologie, surveillance et société
- Le Cercle de Dave Eggers — exposition numérique, données personnelles et disparition de l’intimité

