Elles changent d’itinéraire, courent désormais en groupe ou renoncent à sortir seules. Autour de Johannesburg, la découverte en deux mois des corps de neuf femmes à Ekurhuleni a installé une peur qui déborde désormais largement les scènes de crime. Alors que la police cherche encore à déterminer si ces meurtres sont liés, leur succession pose déjà une autre question : jusqu’où les femmes doivent-elles modifier leur vie quotidienne pour tenter de rester en sécurité ?
Elizabeth « Tsontso » Moselakgomo était sortie courir dans l’après-midi du 9 septembre. Cette mère de 38 ans n’est jamais rentrée chez elle. Trois jours plus tard, son corps était retrouvé à Rhodesfield, près de Kempton Park.
Sa mort a brutalement transformé un geste banal en symbole. Dans les communautés de coureuses, certaines privilégient désormais les groupes, modifient leurs horaires ou évitent les parcours isolés. La peur ne se mesure donc plus seulement au nombre de corps retrouvés. Elle se lit aussi dans les habitudes abandonnées et les espaces que des femmes commencent à ne plus considérer comme sûrs.
Neuf corps, mais pas encore une seule affaire
Depuis le 15 juillet, neuf corps de femmes ont été découverts à différents endroits d’Ekurhuleni, notamment à Kempton Park, Olifantsfontein, Kwa-Thema et Dawn Park. Certaines victimes étaient partiellement dévêtues, plusieurs présentaient des traces de violence. Face à la succession des découvertes, une équipe multidisciplinaire spécialisée a été placée sous la coordination des services nationaux d’enquête.
Mais une frontière doit être maintenue entre ce que suggère cette accumulation et ce que l’enquête a établi.
La police examine l’existence de possibles connexions entre les dossiers sans avoir conclu, à ce stade, qu’un même auteur ou groupe d’auteurs serait responsable des neuf morts. L’hypothèse d’un tueur en série alimente l’inquiétude publique, mais elle reste une hypothèse. Les autorités ont d’ailleurs appelé à ne pas relayer comme établies les informations circulant sur les réseaux sociaux concernant un prétendu « tueur de Kempton Park ».
Les premières avancées judiciaires montrent également que toutes les affaires pourraient ne pas obéir à la même mécanique. Des suspects ont été arrêtés dans l’enquête sur la mort de Jabulile Ntimba, neuvième victime recensée. Cela ne suffit pas à les relier aux autres décès.
La sécurité change de camp
Il y a pourtant déjà une conséquence commune à ces crimes : ce sont les femmes qui adaptent leurs comportements.
Après les premières découvertes, la police elle-même leur a recommandé de ne pas marcher ou courir seules dans les secteurs isolés, de rester vigilantes et, autant que possible, de se déplacer ou de pratiquer leur activité physique en groupe.
Le paradoxe est brutal. Les victimes sont tuées, mais ce sont les autres femmes qui doivent réduire leurs déplacements, revoir leurs horaires et organiser leur quotidien autour du risque.
C’est précisément ce qui donne à l’affaire d’Ekurhuleni une portée dépassant l’enquête criminelle. La sécurité ne concerne plus seulement la capacité de la police à retrouver les auteurs. Elle touche à la possibilité, pour une femme, d’occuper normalement l’espace public sans devoir transformer chaque sortie en exercice de prévention.
Une peur qui rencontre une violence déjà ancienne
Les neuf morts provoquent une onde de choc particulière parce qu’elles surviennent dans un pays où les violences faites aux femmes constituent déjà une crise structurelle. Le taux d’homicide féminin en Afrique du Sud atteignait 12,2 pour 100 000 femmes en 2022, près de six fois le niveau mondial de référence utilisé pour cette comparaison.
En novembre 2025, les autorités sud-africaines ont classé les violences fondées sur le genre et les féminicides comme catastrophe nationale. Quelques mois plus tard, le Parlement réclamait encore davantage de clarté sur le financement et la mise en œuvre de la réponse publique.
Après les morts d’Ekurhuleni, le gouvernement a adopté une stratégie d’urgence combinant renforcement de l’enquête, prévention et soutien aux victimes. Cyril Ramaphosa a demandé que les investigations bénéficient du plus haut niveau d’attention.
Mais, dans les rues et sur les pistes de course, une autre urgence est déjà visible. Des femmes apprennent une nouvelle fois à calculer où elles peuvent aller, à quelle heure et accompagnées de qui.
La police devra déterminer si les neuf morts racontent une seule histoire criminelle ou plusieurs. Pour les femmes d’Ekurhuleni, elles produisent déjà une histoire commune : celle d’un espace public dont les frontières semblent se resserrer chaque fois que la peur impose de renoncer à une part de sa liberté.
La Rédaction
Sources : South African Police Service ; gouvernement sud-africain ; Parlement sud-africain ; Africa Check ; presse sud-africaine.

