Et si l’aide arrivait avant la catastrophe ? Dans plusieurs localités togolaises exposées aux inondations, des familles ont reçu une assistance financière alors que les dégâts pouvaient encore être évités ou limités. L’expérience menée depuis 2024 par le projet REBUMAA déplace ainsi le moment de l’intervention humanitaire : la prévision ne sert plus seulement à lancer l’alerte, elle peut déclencher les moyens d’agir.
Lorsqu’une inondation est annoncée, savoir que l’eau risque de monter ne suffit pas toujours. Encore faut-il avoir les moyens de mettre certains biens à l’abri, de constituer des réserves, de déplacer ce qui peut l’être ou de prendre d’autres dispositions avant que les routes, les habitations et les activités ne soient affectées.
C’est cette vulnérabilité particulière que le projet REBUMAA a cherché à réduire. Son principe rompt avec la chronologie habituelle de l’assistance : ne pas attendre les pertes pour mobiliser une partie de l’aide.
50 000 FCFA pour agir tant qu’il est encore temps
Le mécanisme repose notamment sur des transferts monétaires anticipatoires de 50 000 FCFA par ménage. L’argent est versé avant la survenue de l’inondation lorsque les informations disponibles indiquent un niveau de risque justifiant une action précoce.
La différence avec une aide classique est fondamentale. Après une catastrophe, l’argent sert principalement à absorber le choc et à reconstruire. Avant, il peut contribuer à empêcher qu’une menace annoncée ne produise toutes ses conséquences.
Le projet a ciblé 5 000 ménages dans plusieurs communautés des régions Maritime, des Plateaux et de la Kara. Près de 30 000 personnes auraient bénéficié directement des interventions et environ 75 000 autres des activités d’information et de sensibilisation.
À Togblékopé, dernière étape du dispositif, plus de 87 millions de FCFA ont été distribués. Cette concentration des transferts illustre l’importance accordée aux zones considérées comme particulièrement exposées.
Mais le montant n’est pas, à lui seul, le résultat le plus intéressant. L’expérience pose une question beaucoup plus importante pour la gestion des catastrophes : combien de pertes peut-on éviter lorsqu’un ménage dispose de ressources avant le choc plutôt qu’après ?
Transformer l’alerte en capacité d’action
Les progrès de la prévision météorologique et des systèmes d’alerte ont profondément amélioré la connaissance du risque. Pourtant, une alerte ne protège pas automatiquement celui qui la reçoit.
Pour une famille disposant de peu de liquidités, l’information peut même créer un paradoxe : connaître l’imminence du danger sans avoir les moyens matériels d’y répondre.
REBUMAA tente précisément de combler cet intervalle. L’aide financière devient le prolongement opérationnel de la prévision. Au lieu d’une chaîne qui s’arrêterait à « prévoir, alerter », le modèle cherche à ajouter une troisième étape : prévoir, alerter, permettre d’agir.
Cette approche ne prétend évidemment pas empêcher les inondations. Elle ne dispense pas non plus des infrastructures de drainage, de l’aménagement des zones exposées ou des secours lorsque la catastrophe survient. Son intérêt se situe ailleurs : réduire, avant le choc, les dommages qui peuvent effectivement l’être.
Le véritable bilan sera celui des pertes évitées
Mis en œuvre depuis octobre 2024 par la Croix-Rouge togolaise, avec plusieurs partenaires internationaux, REBUMAA a mobilisé 253 millions de FCFA grâce au financement du Centre de recherches pour le développement international du Canada.
À son terme, le nombre de bénéficiaires et les sommes distribuées permettent de mesurer l’ampleur de l’intervention. Ils ne suffisent cependant pas à établir son efficacité.
Le bilan décisif devra comparer ce qui s’est produit après le déclenchement de l’aide : les ménages ont-ils pu protéger davantage de biens ? Ont-ils mieux préservé leurs moyens de subsistance ? Ont-ils récupéré plus rapidement après l’épisode climatique ? Et le coût d’une intervention avant la catastrophe est-il inférieur aux pertes et aux besoins d’assistance qu’elle permet d’éviter ?
Ces réponses détermineront la possibilité de reproduire ou d’élargir le mécanisme.
Car derrière REBUMAA se dessine une évolution plus profonde de l’action humanitaire face au changement climatique. Lorsque le danger devient suffisamment prévisible, attendre qu’il se transforme en catastrophe avant de mobiliser les ressources peut lui-même devenir un coût.
Au Togo, l’expérience aura ainsi testé une idée simple mais structurante : face à la montée annoncée des eaux, quelques heures ou quelques jours gagnés peuvent avoir une valeur économique et humaine considérable. L’aide la plus efficace pourrait parfois être celle qui arrive avant que l’on ait besoin de réparer.
La Rédaction

