À Dakar, une campagne visant les commerçants guinéens alimente depuis plusieurs semaines un climat de méfiance envers les ressortissants étrangers. Encore marginale sur le plan politique, cette rhétorique inquiète par sa diffusion sur les réseaux sociaux et sa capacité à transformer les difficultés économiques en rejet de l’autre.
Des boutiques devenues des cibles
La tension se concentre notamment autour des nombreuses boutiques de proximité tenues par des ressortissants guinéens. Certains commerçants rapportent des soupçons répétés sur la qualité de leurs marchandises, des intimidations et même des appels à s’en prendre à leurs établissements.
Le phénomène a pris une nouvelle ampleur après la diffusion, le 12 août, d’une vidéo de l’influenceur sénégalais connu sous le pseudonyme de « Keylor », proche du député Tahirou Sarr et de son parti Les Nationalistes. Filmant des commerces et leurs produits, il a accusé des ressortissants guinéens de favoriser des marchandises importées au détriment de produits sénégalais et d’alimenter des circuits commerciaux clandestins.
La vidéo, largement relayée, a rapidement dépassé la question de la consommation pour nourrir des commentaires mettant collectivement en cause les commerçants guinéens. Des boutiquiers ont toutefois expliqué les pénuries de certains produits sénégalais par des ruptures d’approvisionnement intervenues autour des fêtes religieuses du mois d’août.
Du commerce au rejet des étrangers
L’affaire s’inscrit dans une campagne plus large portée par Tahirou Sarr. Depuis juillet, le député multiplie les prises de position contre des ressortissants venus de plusieurs pays de la sous-région, notamment du Niger, du Mali, de Sierra Leone ou de Guinée, en dénonçant leur présence dans le commerce informel, l’espace public ou certains services sociaux.
Le discours consiste à relier immigration, concurrence économique et difficultés sociales. Dans un contexte marqué par la pression sur le pouvoir d’achat et les inquiétudes liées à l’emploi, les étrangers deviennent ainsi, pour une partie de cette mouvance nationaliste, les responsables désignés de problèmes beaucoup plus larges.
Cette rhétorique reste minoritaire dans le paysage politique sénégalais. Mais plusieurs observateurs redoutent moins son poids électoral immédiat que sa normalisation progressive dans le débat public et sa propagation accélérée par TikTok, WhatsApp et d’autres plateformes sociales. Deutsche Welle relevait également début septembre une progression des discours hostiles aux étrangers au Sénégal.
La riposte des commerçants
Face aux accusations, Elhadji Boubacar Ba, président de la Fédération nationale des boutiques pour la modernisation au Sénégal, a déposé plainte le 28 août contre « Keylor », notamment pour propagation de fausses nouvelles et incitation à la haine. Selon Le Monde, le responsable aurait ensuite lui-même reçu des menaces.
Les inquiétudes dépassent désormais les organisations de commerçants. Dès juillet, le député Mbaye Dione avait alerté les autorités sénégalaises sur des menaces d’expulsion et de vandalisme visant des ressortissants guinéens et sur les risques que de telles campagnes faisaient peser sur la cohésion sociale.
Une question qui touche au projet régional ouest-africain
La controverse prend une dimension particulière dans un espace ouest-africain construit depuis plusieurs décennies autour du principe de libre circulation. Le protocole de la CEDEAO adopté en 1979 reconnaît aux citoyens des États membres des droits d’entrée, de résidence et d’établissement dans l’espace communautaire. La Commission de la CEDEAO présente toujours cette libre circulation comme l’un des piliers de l’intégration régionale.
La lutte contre l’immigration irrégulière ou l’occupation illégale de l’espace public relève donc d’un débat légitime de politique publique. Elle change toutefois de nature lorsqu’elle conduit à désigner une nationalité ou une communauté entière comme responsable de difficultés économiques et sociales.
C’est précisément cette frontière qui inquiète aujourd’hui au Sénégal. Le pays reste loin d’une mobilisation xénophobe généralisée, mais la multiplication des intimidations et leur banalisation numérique montrent comment une rhétorique longtemps périphérique peut commencer à trouver un public. Le risque serait alors de voir les tensions sociales se déplacer vers ceux qui sont les plus faciles à désigner : les étrangers.
La Rédaction
Sources : Le Monde septembre 2026 ; Deutsche Welle septembre 2026 ; CEDEAO ; Guinéenews

