Le 21 février 2018, le journaliste d’investigation Ján Kuciak, 27 ans, et sa fiancée Martina Kušnírová sont abattus dans leur maison de Veľká Mača, en Slovaquie. L’enquête parvient à identifier le tireur, son complice et un intermédiaire : tous trois seront condamnés. Pourtant, huit ans après le double meurtre, une question essentielle demeure devant les tribunaux : qui a commandité l’assassinat ? L’homme d’affaires Marián Kočner, que Kuciak avait longuement investigué, a été acquitté à deux reprises avant que ses deux jugements ne soient annulés par la Cour suprême. Depuis janvier 2026, il est jugé une troisième fois. Une affaire presque résolue sur le terrain criminel est ainsi devenue l’un des plus extraordinaires casse-têtes judiciaires de Slovaquie.
Deux assassinats qui ébranlent la Slovaquie
Ján Kuciak travaille pour le site d’information Aktuality.sk. Ses enquêtes portent notamment sur la corruption, la fraude fiscale et les relations entre responsables publics, hommes d’affaires et réseaux criminels. Lorsqu’il est assassiné avec Martina Kušnírová dans leur maison, le pays est profondément secoué. Des manifestations massives suivent le double meurtre et la crise provoque notamment le départ de hauts responsables politiques.
L’enquête criminelle prend rapidement une ampleur exceptionnelle. Des dizaines de scénarios sont examinés avant que les investigations ne se concentrent progressivement sur une hypothèse : Kuciak aurait été assassiné à cause de son travail journalistique. Le journaliste s’était notamment intéressé aux activités de Marián Kočner et avait auparavant déposé une plainte contre lui auprès du parquet général.
La chaîne du meurtre semble se reconstruire
Contrairement à de nombreuses affaires non résolues, celle-ci finit par livrer une partie importante de son mécanisme. Miroslav Marček reconnaît avoir tiré sur Ján Kuciak et Martina Kušnírová. Il est définitivement condamné à 25 ans de prison. Tomáš Szabó, impliqué dans l’exécution de l’opération, reçoit également une peine définitive de 25 ans. Zoltán Andruskó, qui coopère avec les enquêteurs et reconnaît son rôle d’intermédiaire, est condamné à 15 ans.
La justice sait donc qui a matériellement exécuté le crime et possède un intermédiaire dans la chaîne. Mais lorsqu’elle tente de remonter jusqu’à celui ou celle qui aurait donné l’ordre, le dossier devient considérablement plus complexe. Andruskó met en cause Alena Zsuzsová, proche de Kočner. Les enquêteurs s’intéressent parallèlement aux communications et aux relations entre les différents protagonistes.
Kočner devient le commanditaire présumé
Pour l’accusation, Marián Kočner se trouve au sommet de la chaîne. L’homme d’affaires avait fait l’objet des investigations de Kuciak et les enquêteurs disposent notamment de communications chiffrées provenant de l’application Threema. Mais aucune pièce ne constitue à elle seule un ordre explicite de tuer le journaliste. Le dossier contre lui repose donc largement sur un faisceau d’indices, de communications, de témoignages et sur la reconstitution des relations entre les accusés.
C’est précisément ce qui transforme l’affaire criminelle en énigme judiciaire. Un commanditaire ne signe pas un contrat d’assassinat et ne laisse généralement pas derrière lui une instruction explicite. La justice doit déterminer si l’ensemble des indices forme une chaîne suffisamment cohérente pour exclure raisonnablement une autre explication.
Un premier acquittement que la Cour suprême refuse de laisser subsister
Le 3 septembre 2020, le Tribunal pénal spécialisé acquitte Marián Kočner et Alena Zsuzsová des accusations liées au commanditage du double meurtre. Pour les juges, les preuves ne permettent pas d’établir leur culpabilité au niveau nécessaire à une condamnation.
Mais en juin 2021, la Cour suprême slovaque annule cette décision. Elle considère notamment que l’acquittement est intervenu prématurément et reproche au tribunal de ne pas avoir correctement traité ou administré certains éléments proposés par l’accusation. Le dossier retourne donc devant la juridiction de première instance.
La situation est déjà inhabituelle : le même dossier contient suffisamment d’éléments pour que le parquet maintienne son accusation et que la Cour suprême refuse de valider l’acquittement, mais pas suffisamment, aux yeux des premiers juges, pour condamner.
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Le deuxième procès aboutit à deux vérités différentes
En mai 2023, le Tribunal pénal spécialisé statue de nouveau. Cette fois, Alena Zsuzsová est reconnue coupable, notamment d’avoir commandité le meurtre de Kuciak, tandis que Marián Kočner est de nouveau acquitté. Le tribunal considère que sa participation aux faits reprochés n’a pas été démontrée.
Cette décision rend l’affaire encore plus complexe. La justice accepte désormais l’existence d’un commanditage et désigne Zsuzsová comme responsable, tout en estimant insuffisante la démonstration selon laquelle Kočner se trouverait derrière elle. Pour l’accusation, cette lecture ne correspond toujours pas à la véritable architecture du crime.
La Cour suprême annule encore le jugement
En mai 2025, la Cour suprême intervient pour la deuxième fois. Elle annule le jugement de 2023 et renvoie l’affaire devant le Tribunal pénal spécialisé, cette fois devant une nouvelle formation de juges.
La haute juridiction relève notamment des constatations factuelles insuffisamment claires, l’absence d’examen de tous les éléments nécessaires et le fait que certaines circonstances importantes n’ont pas été correctement prises en considération. L’acquittement de Kočner disparaît donc une deuxième fois, mais la condamnation de Zsuzsová est elle aussi annulée.
Huit années après le crime, la justice dispose ainsi de condamnations définitives pour le tireur, son complice et l’intermédiaire, mais elle doit recommencer une troisième fois le procès concernant le sommet présumé de la chaîne.
En 2026, un troisième tribunal reprend tout le puzzle
Le 26 janvier 2026, le troisième procès s’ouvre devant le Tribunal pénal spécialisé de Pezinok. Marián Kočner et Alena Zsuzsová contestent toujours les accusations. Une des premières batailles concerne les messages chiffrés provenant de Threema : la défense tente d’écarter ces communications, mais le tribunal décide de les conserver dans le dossier.
Les audiences se poursuivent pendant l’année. En juin, le tribunal entend notamment Peter Tóth, ancien journaliste et ancien membre des services de renseignement, dont le témoignage occupe une place importante dans l’accusation. Selon l’enquête, il avait organisé pour Kočner une équipe chargée de surveiller plusieurs journalistes, dont Ján Kuciak.
Fin août 2026, le procès est toujours en cours. Le tribunal continue notamment l’examen des preuves documentaires. Des dizaines de journées d’audience ont été programmées pour cette troisième procédure, qui pourrait encore se prolonger.
Quand connaître les tueurs ne suffit pas à résoudre un meurtre
L’affaire Ján Kuciak présente ainsi un paradoxe judiciaire particulièrement rare. Le crime matériel n’est plus réellement mystérieux : le tireur a reconnu les faits et plusieurs participants à l’opération purgent de lourdes peines. Pourtant, la responsabilité intellectuelle du double assassinat demeure judiciairement débattue.
Deux fois, des juges de première instance ont considéré que la culpabilité de Marián Kočner n’était pas suffisamment démontrée. Deux fois, la Cour suprême a refusé de laisser subsister le jugement rendu. Et lors du deuxième procès, Zsuzsová a même été condamnée pendant que Kočner était acquitté, avant que cette décision ne soit elle aussi annulée.
C’est là que se trouve la véritable énigme : une justice peut connaître le tireur, son complice et l’intermédiaire, reconstituer une grande partie de la mécanique d’un assassinat et pourtant rester incapable, huit ans plus tard, d’établir définitivement qui a donné l’ordre.
Le troisième procès devra précisément résoudre cette contradiction. Tant qu’un jugement définitif n’aura pas été rendu, Marián Kočner et Alena Zsuzsová doivent être considérés comme des accusés dont la responsabilité dans le commanditage reste à établir. L’affaire Kuciak rappelle ainsi qu’entre identifier les exécutants d’un meurtre et démontrer juridiquement l’identité de son commanditaire peut subsister la partie la plus difficile de toute l’enquête.
La Rédaction
Sources et références
- Tribunal pénal spécialisé et Cour suprême de la République slovaque — procédures et décisions successives dans l’affaire Kuciak.
- Aktuality.sk — enquêtes sur l’assassinat de Ján Kuciak et suivi des audiences du troisième procès en 2026.
- OCCRP — suivi judiciaire du double meurtre et du troisième procès de Marián Kočner et Alena Zsuzsová.
- Deutsche Welle — ouverture du troisième procès, 26 janvier 2026.

