Le 6 mai 1996, Nada Cella arrive comme chaque matin dans le cabinet comptable où elle travaille à Chiavari, sur la côte ligure. Quelques heures plus tard, la jeune secrétaire de 24 ans est retrouvée agonisante, le crâne fracassé. Elle meurt peu après. Aucun meurtrier n’est alors identifié. Pendant près de trente ans, le dossier semble condamné à rejoindre les cold cases italiens. Jusqu’à ce qu’une relecture des anciennes investigations fasse apparaître une question dérangeante : et si certains indices essentiels avaient été sous les yeux des enquêteurs dès 1996 ?
Un meurtre sans arme ni témoin direct
Nada travaille dans le cabinet du comptable Marco Soracco, via Marsala. Lorsqu’elle est découverte grièvement blessée, la scène offre peu de réponses : l’arme utilisée n’est pas retrouvée, aucune empreinte décisive ne permet d’identifier l’agresseur et personne n’a assisté directement à l’attaque. Soracco lui-même est soupçonné avant que la procédure engagée contre lui ne soit classée.
Une autre femme apparaît pourtant brièvement dans l’enquête : Anna Lucia Cecere, qui connaît Soracco. Elle est inscrite au registre des suspects, mais sa position est rapidement classée. L’affaire s’enlise et les années passent sans qu’un procès permette de confronter les différentes hypothèses.
Le bouton que les enquêteurs n’ont pas relié
Parmi les objets recueillis sur la scène figure un bouton découvert sous le corps de Nada. Or les carabiniers avaient également retrouvé au domicile de Cecere plusieurs boutons présentant des similitudes. À l’époque, la comparaison reste essentiellement photographique et la piste n’est pas approfondie. Plus grave encore, le procès de 2025 révélera que policiers et carabiniers avaient mené certaines investigations sans véritable coordination, au point que les policiers chargés du meurtre n’avaient pas été informés de cette découverte.
Ce bouton deviendra, des décennies plus tard, l’un des éléments les plus discutés du dossier. Un spécialiste expliquera au procès que le modèle était répandu, mais que le bouton retrouvé sous Nada pouvait être compatible avec ceux découverts chez Cecere. Ce n’est donc pas une preuve scientifique permettant à elle seule d’identifier un meurtrier, mais un indice ancien dont l’importance avait été largement sous-estimée.
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Le cold case reprend vie
L’affaire est relancée en 2021 après la relecture du dossier par la criminologue Antonella Delfino Pesce. Les enquêteurs reprennent les témoignages, les pièces anciennes et les contradictions qui avaient traversé les premières investigations. De nouvelles analyses sont également tentées sur des traces et des objets conservés depuis 1996.
Anna Lucia Cecere revient alors au centre de l’enquête. Selon l’accusation, elle aurait considéré Nada comme une rivale dans son rapport avec Marco Soracco. Cecere conteste cette reconstruction et proclame son innocence. Après plusieurs batailles procédurales, elle est finalement renvoyée devant la cour d’assises de Gênes. Pour la première fois, près de vingt-neuf ans après le meurtre, l’affaire Nada Cella arrive véritablement devant un tribunal.
Un procès construit avec les pièces du passé
Le procès s’ouvre en février 2025. Il repose largement sur un faisceau d’indices et sur la relecture de témoignages anciens. Les audiences exposent aussi les faiblesses de l’enquête initiale : défaut de coordination entre services, éléments insuffisamment exploités et piste Cecere abandonnée après seulement quelques jours.
La difficulté est considérable. Trente ans ont passé, les souvenirs se sont altérés et aucune preuve génétique décisive n’est venue remplacer les incertitudes de 1996. Le tribunal doit donc déterminer si l’accumulation d’éléments anciens, replacés dans un nouvel ensemble, suffit à établir une responsabilité pénale.
Trente ans plus tard, une première condamnation
Le 15 janvier 2026, la cour d’assises de Gênes rend son verdict. Anna Lucia Cecere est condamnée en première instance à 24 ans de prison pour le meurtre de Nada Cella. Marco Soracco est condamné à deux ans pour favoritisme. La procureure avait demandé la perpétuité pour Cecere et quatre ans pour Soracco.
Dans les motivations publiées en avril, les juges décrivent un crime d’impulsion et retiennent notamment une reconstruction fondée sur le ressentiment et l’envie sociale. Ils examinent également des témoignages relatifs aux déplacements de Cecere le matin du meurtre. Mais il faut conserver une distinction essentielle : il s’agit d’une condamnation de première instance, contestée par la défense, et non d’une culpabilité définitivement établie.
Une affaire toujours en mouvement
Loin de se refermer avec ce verdict, le dossier poursuit son parcours judiciaire. Les défenses ont annoncé leur volonté de contester les condamnations et, en mai 2026, le parquet de Gênes a lui aussi préparé un recours, notamment en raison d’une question de prescription qui pourrait devenir déterminante si l’aggravante retenue en première instance venait à disparaître en appel.
Un autre volet s’est encore ouvert le 28 juillet 2026 : Marco Soracco doit comparaître à partir de janvier 2027 dans une nouvelle procédure pour de supposées fausses déclarations aux enquêteurs lors de la réouverture du cold case. Il est notamment contesté sur l’heure à laquelle il serait entré dans son cabinet le matin du crime et sur la nature de ses rapports avec Cecere. Ces accusations devront, elles aussi, être jugées.
Quand les indices survivent mieux que l’enquête
L’affaire Nada Cella possède désormais une singularité remarquable. Pendant près de trente ans, elle a été considérée comme un meurtre sans coupable. Puis une partie des mêmes éléments qui existaient déjà en 1996 a été réexaminée, confrontée à de nouveaux témoignages et finalement présentée devant une cour d’assises. Une première condamnation en est sortie.
Mais l’histoire judiciaire n’est pas terminée. L’appel devra encore déterminer si cette reconstruction résiste au contrôle d’une nouvelle juridiction. Et c’est là que demeure toute l’énigme : combien de temps la justice peut-elle perdre lorsqu’elle néglige un indice au commencement d’une enquête, et peut-elle réellement réparer cette erreur trente ans plus tard ?
La Rédaction
Sources et références
- ANSA.
- Rai News / TGR Liguria.
- Cour d’assises de Gênes.
- Archives de l’enquête sur le meurtre de Nada Cella.

