Figures majeures du commerce togolais au XXe siècle, les Nana Benz ont bâti leur puissance autour du wax et du Grand Marché de Lomé. Plusieurs décennies plus tard, leur nom continue de voyager : à Lausanne, il réapparaît à la fois sur scène avec le groupe Nana Benz du Togo et au cinéma avec Mawu-Sika, le film de Steven AF.
Au milieu du XXe siècle, puis surtout dans les décennies qui suivent l’indépendance, les Nana Benzimposent leur présence dans le commerce du wax en Afrique de l’Ouest. À Lomé, ces commerçantes construisent de puissants réseaux, négocient avec les fabricants étrangers, maîtrisent la distribution des tissus et participent à donner aux motifs des noms qui entrent dans le langage populaire. Leur réussite est telle que certaines roulent en Mercedes-Benz, donnant naissance au surnom qui les rendra célèbres.
Mais leur histoire dépasse très vite la seule réussite matérielle. Les Nana Benz incarnent une forme de puissance économique féminine rare pour l’époque. Elles transforment le Grand Marché de Lomé en un espace d’influence commerciale et sociale, et leur parcours devient progressivement l’un des récits les plus marquants de l’histoire économique togolaise.
À Lausanne, un nom togolais reprend toute sa force
C’est en Suisse que cette mémoire trouve actuellement un nouvel écho. À l’occasion de la 20e édition du Festival Cinémas d’Afrique de Lausanne, le Togo est particulièrement mis en lumière, et l’histoire des Nana Benz y apparaît sous deux formes artistiques différentes : la musique et le cinéma. Le groupe Nana Benz du Togo a choisi son nom précisément en hommage aux grandes commerçantes du marché de Lomé. La filiation n’est donc pas anecdotique. Elle constitue une déclaration.
La formation est construite autour de trois voix féminines accompagnées de musiciens et développe une musique où se croisent rythmes togolais, influences électroniques, soul et afrobeat. Une partie de son identité sonore vient également d’instruments confectionnés ou détournés à partir de matériaux récupérés, notamment des tubes en PVC.
Au Festival Cinémas d’Afrique de Lausanne, les chanteuses portent turbans et tenues en wax et installent sur scène un univers où la puissance des voix compte autant que celle des percussions. Le Temps, qui leur consacre un article publié le 13 août, souligne notamment leurs textes chantés en mina, en éwé et en français et leur manière de placer au premier plan les femmes, les filles, les mères et l’éducation.
Le passage entre les anciennes Nana Benz et leurs héritières musicales devient alors évident. Les premières s’imposaient par leur capacité à négocier, vendre et organiser des réseaux commerciaux. Les secondes prennent possession de la scène, mais conservent cette même idée d’une parole féminine qui ne demande pas l’autorisation d’exister.
Mawu-Sika, quand le cinéma revient vers les Nana Benz

La présence togolaise à Lausanne ne s’arrête pourtant pas au concert. Le réalisateur et producteur togolais Steven AF y présente également Mawu-Sika, son film consacré à l’univers des Nana Benz. Le long métrage est annoncé en première suisse au Festival Cinémas d’Afrique de Lausanne.
Son titre signifie littéralement « l’or de Dieu ». L’œuvre ne prend pas la forme d’un documentaire historique : elle utilise la fiction pour pénétrer l’héritage laissé par ces commerçantes. Mawu-Sikaraconte l’histoire d’une jeune femme dont la mère, Da Essi, est une Nana Benz influente. À travers cette transmission familiale, le film explore ce que représente le fait d’hériter non seulement d’une activité commerciale, mais également d’un nom, d’une mémoire et d’une position sociale chargée d’histoire.
Le choix de la fiction permet ainsi de déplacer le regard. Il ne s’agit plus seulement de raconter comment certaines Togolaises sont devenues riches grâce au pagne, mais d’interroger ce qui demeure lorsque cette époque s’éloigne. Le ministère togolais chargé du Tourisme et de la Culture, à l’occasion de la présentation du film à Lomé en mars 2026, rapportait d’ailleurs la volonté de Steven AF d’aborder cette histoire de manière authentique et de contribuer à mieux valoriser la mémoire des Nana Benz, notamment autour du Grand Marché de Lomé.
À Lausanne, Mawu-Sika donne donc au même héritage une autre voix : après les archives, les récits et les souvenirs familiaux, voici le cinéma.

Du pagne à la scène, une transmission inattendue
Il existe quelque chose de remarquable dans cette trajectoire. Les premières Nana Benz n’étaient ni chanteuses ni actrices. Elles étaient commerçantes. Leur scène était le marché. Leur matière première, le tissu. Leur talent reposait sur la connaissance des clientes, des motifs, des prix et des circuits d’approvisionnement.
Et pourtant, plusieurs décennies après leur âge d’or, leur nom appartient désormais aussi au patrimoine culturel. Une formation musicale le porte à travers les festivals internationaux. Un réalisateur en fait la matière d’une fiction. Des chercheurs étudient leur rôle économique et politique. La presse internationale revient sur leur histoire.
Ce passage de l’économie à la culture est probablement l’une des dimensions les plus fascinantes de leur postérité. Le wax leur avait permis de construire un empire commercial. Leur mémoire est en train de devenir autre chose : un récit collectif.
Le Grand Marché de Lomé derrière les projecteurs suisses
Lorsque Nana Benz du Togo monte sur une scène européenne ou lorsque Mawu-Sika est projeté à Lausanne, le Grand Marché de Lomé n’est jamais très loin. C’est là que tout a pris forme.
Les commerçantes y comprenaient qu’un tissu n’était pas seulement une marchandise. Elles savaient qu’un motif pouvait recevoir un nom, raconter une histoire, traduire une rivalité amoureuse, une ambition ou une situation sociale. Cette capacité à transformer le textile en langage contribua à l’appropriation africaine d’un produit pourtant fabriqué à l’étranger.
Cette logique trouve curieusement un prolongement dans les œuvres qui leur rendent aujourd’hui hommage. Le groupe transforme leur nom en musique. Steven AF transforme leur histoire en cinéma. Dans les deux cas, l’héritage n’est pas exposé sous verre. Il est réinterprété.
Les Nana Benz n’ont pas disparu
Leur époque économique s’est transformée, mais leur histoire n’est manifestement pas terminée. Elle continue désormais par d’autres chemins, dans les salles de cinéma, dans les festivals, sur les scènes musicales et dans les recherches historiques. Les Nana Benz restent associées à une période durant laquelle des femmes togolaises ont réussi à exercer une puissance commerciale exceptionnelle à partir de Lomé.
La présence simultanée de Nana Benz du Togo et de Mawu-Sika à Lausanne donne à cette mémoire une résonance particulière. D’un côté, trois voix féminines chantent et réinventent un nom hérité du marché. De l’autre, le cinéma replonge dans les familles et les transmissions qu’a produites cette aventure économique.
Plus d’un demi-siècle après leur ascension, les Mercedes ne sont finalement plus nécessaires pour reconnaître les Nana Benz. Leur nom voyage désormais tout seul.
La Rédaction
Sources : Le Temps, Elisabeth Stoudmann, « Elles ont fait du wax leur empire : à Lausanne, les Nana Benz en majesté », 13 août 2026 ; Festival Cinémas d’Afrique de Lausanne ; ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts du Togo ; travaux de recherche de Marius Kothor, Yale University ; Music In Africa.

