Le long des principaux axes togolais, les panneaux de vente gagnent des espaces autrefois consacrés aux cultures. Derrière chaque lotissement se joue pourtant davantage qu’une transaction foncière : lorsqu’une terre agricole devient un ensemble de parcelles constructibles, son retour à la production devient presque impossible. Cette conversion progressive pose désormais une question nationale : où cultivera-t-on demain si l’espace productif continue de reculer ?
De Lomé vers Cinkassé, Kpalimé, Aného, Vogan ou Tabligbo, la multiplication des annonces foncières traduit une transformation silencieuse du territoire. Des domaines de plusieurs hectares sont découpés en lots, puis orientés vers l’habitat, le commerce ou la spéculation immobilière.
Pour les propriétaires, la vente peut répondre à un besoin immédiat d’argent, au partage d’un héritage ou à la hausse de la valeur des terrains situés près des routes et des agglomérations. Mais à l’échelle du pays, l’accumulation de ces décisions individuelles finit par réduire les surfaces disponibles pour l’agriculture.
Une perte souvent irréversible
Une terre cultivable peut être vendue en quelques semaines. Sa reconstitution demande, elle, des années, lorsqu’elle reste encore possible.
Le lotissement entraîne généralement le morcellement des domaines, l’ouverture de voies et l’installation progressive de bâtiments. Même lorsque les constructions tardent à apparaître, la parcelle sort déjà de la logique agricole et devient un actif destiné à la revente.
Cette mutation fragilise particulièrement les exploitations familiales. Les générations précédentes pouvaient cultiver sur de grands espaces continus. Leurs descendants héritent parfois de petites portions dispersées, dont une partie seulement peut encore être réservée aux cultures.
Selon un témoignage recueilli par agridigital.net, Togbui Ata Koku Amudokpo, chef du village de Nyivémé, observe déjà cette raréfaction dans le canton d’Agomé-Koussountou. Plusieurs terres agricoles y auraient été loties ou cédées, réduisant fortement les possibilités d’exploitation pour les populations locales.
Le revenu immédiat contre la production future
La vente d’une terre procure une somme disponible immédiatement. L’agriculture, en revanche, exige du temps, du travail, des équipements et une exposition aux aléas climatiques ou commerciaux.
Cette différence rend la cession foncière particulièrement attractive pour certaines familles. Mais elle peut aussi priver les générations suivantes d’un outil de production et les contraindre à acheter ou louer des terres plus éloignées.
Le risque dépasse donc la seule perte patrimoniale. Une agriculture privée d’espace devient moins capable d’approvisionner les marchés, d’accueillir de nouveaux producteurs ou de développer des exploitations suffisamment vastes pour être mécanisées.
À proximité des villes, la progression de l’habitat et des activités économiques accentue encore cette concurrence entre construire et cultiver.
Une question de souveraineté alimentaire
Le Togo ambitionne d’accroître sa production agricole, de développer la transformation locale et de réduire sa dépendance envers certaines importations alimentaires. Ces objectifs supposent pourtant que les producteurs puissent accéder durablement à des terres de taille suffisante.
La disparition progressive du foncier agricole pourrait, à terme, entrer en contradiction avec ces ambitions. Un pays peut former des agriculteurs, financer des équipements ou promouvoir de nouvelles filières ; ces efforts restent limités si les terres productives continuent d’être converties sans planification.
Le problème appelle donc une réflexion dépassant les seuls conflits de propriété. Il concerne l’aménagement du territoire, la protection de certaines zones agricoles et l’encadrement de l’urbanisation le long des principaux corridors routiers.
Planifier avant que les conflits ne s’installent
La pression foncière alimente déjà des différends liés aux limites des parcelles, aux ventes multiples, aux héritages ou à la validité des titres. Certaines voix réclament des mécanismes judiciaires plus spécialisés pour accélérer le règlement de ces contentieux.
Mais traiter les litiges après leur apparition ne suffira pas. L’enjeu consiste aussi à prévenir la disparition désordonnée des terres cultivables, en identifiant les espaces à vocation agricole et en clarifiant les conditions dans lesquelles ils peuvent changer d’usage.
La propriété foncière reste un droit. Sa gestion engage toutefois l’avenir collectif lorsque la terre concernée constitue aussi un moyen de production alimentaire.
Le débat n’oppose donc pas simplement promoteurs immobiliers et agriculteurs. Il porte sur un arbitrage plus profond entre le bénéfice immédiat de la vente et la capacité du territoire à nourrir durablement sa population. À mesure que les lotissements avancent, cette question devient moins rurale que nationale.
La Rédaction
Sources et références

