Un rapport inédit des Nations unies met en lumière une réalité longtemps reléguée au second plan : dans le conflit qui ravage le Cabo Delgado depuis 2017, les femmes sont devenues les premières victimes d’une violence exercée aussi bien par les groupes armés que par certains acteurs censés assurer leur protection. Entre enlèvements, viols, mariages forcés et impunité, la guerre a transformé leur quotidien en un espace permanent de survie.
PEMBA — Derrière les affrontements entre les insurgés affiliés aux shebabs et les forces gouvernementales, une autre guerre se joue dans la province mozambicaine du Cabo Delgado : celle menée contre les femmes et les jeunes filles. Longtemps documentées de manière fragmentaire, les violences sexuelles apparaissent aujourd’hui comme l’une des dimensions les plus préoccupantes du conflit, selon un rapport du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) jamais rendu public.
Intitulé Les voix du Mozambique, ce document, élaboré en 2024 à partir de plus d’une centaine d’entretiens réalisés dans plusieurs districts du Cabo Delgado, décrit une crise humanitaire où les violences basées sur le genre sont devenues une composante structurelle de la guerre.
Une population prise entre deux violences
Depuis le début de l’insurrection en 2017, les habitants du Cabo Delgado vivent sous la menace permanente des attaques armées. Mais pour de nombreuses femmes, le danger ne provient pas uniquement des groupes insurgés.
Le rapport décrit une région où les civils se retrouvent pris au piège entre les exactions des combattants et les abus attribués à certains membres des forces de sécurité. Cette double vulnérabilité nourrit un climat de peur durable et renforce la défiance envers les institutions chargées de protéger les populations.
Les enlèvements au cœur de la stratégie des groupes armés
Les témoignages recueillis dressent un tableau particulièrement sombre des pratiques des insurgés. Des milliers de femmes et de jeunes filles auraient été enlevées au cours des dernières années.
Une fois captives, beaucoup seraient contraintes à des mariages forcés, réduites à l’esclavage domestique ou utilisées comme esclaves sexuelles. D’autres sont forcées de transporter du matériel militaire, de préparer les repas ou de participer aux activités logistiques des groupes armés.
Celles qui parviennent à s’échapper découvrent souvent une autre forme de violence. Dans plusieurs communautés, les survivantes sont rejetées ou stigmatisées, notamment lorsqu’elles reviennent enceintes après leur captivité.
Des accusations visant également les forces gouvernementales
Le rapport met également en cause certains éléments des Forces armées mozambicaines, accusés d’avoir commis des violences sexuelles, des attouchements et des abus de pouvoir contre des civiles.
Des témoins évoquent des viols, du harcèlement dans les marchés, des extorsions ainsi que diverses formes d’exploitation sexuelle.
L’un des constats les plus préoccupants concerne l’impunité. Les victimes affirment que les auteurs présumés continuent d’exercer leurs fonctions, créant un climat où dénoncer les faits expose davantage les survivantes qu’il ne garantit leur protection.
Déplacements, pauvreté et exploitation
Le conflit a provoqué le déplacement de centaines de milliers de personnes à travers le nord du Mozambique.
Dans les camps et les communautés d’accueil, la perte des moyens de subsistance pousse certaines femmes vers des stratégies de survie extrêmes, notamment la prostitution de nécessité. Le rapport relève également des cas d’exploitation sexuelle impliquant des responsables locaux, des militaires, mais aussi des personnes participant aux opérations humanitaires.
La perspective de la relance des grands projets gaziers dans le bassin du Rovuma, notamment autour du projet Mozambique LNG piloté par TotalEnergies, nourrit également de nouvelles inquiétudes. Selon plusieurs témoignages, certaines femmes se voient promettre un emploi en échange de relations sexuelles, promesses qui ne sont jamais honorées.
Un rapport resté confidentiel
Bien qu’il n’ait jamais été publié officiellement, le rapport de l’UNFPA aurait servi à orienter plusieurs programmes de lutte contre les violences basées sur le genre.
L’agence onusienne explique que le document est resté à l’état de projet pour des raisons de qualité éditoriale et parce que d’autres urgences opérationnelles ont mobilisé ses équipes. Cette justification interroge toutefois plusieurs observateurs, alors que les données recueillies décrivent une situation d’une gravité exceptionnelle.
Une crise qui dépasse la seule dimension sécuritaire
Au-delà des combats, le Cabo Delgado apparaît aujourd’hui comme le théâtre d’une crise multidimensionnelle où s’entremêlent terrorisme, déplacements forcés, exploitation économique et effondrement des mécanismes de protection des civils.
Alors que les attaques continuent de déstabiliser cette région stratégique, riche en gaz naturel et autres ressources minières, les violences sexuelles s’imposent désormais comme l’un des marqueurs les plus persistants du conflit. Elles rappellent que, dans cette guerre, les femmes ne sont pas seulement des victimes collatérales, mais bien des cibles à part entière.
La Rédaction
Sources : Consortium Mozambique Exposed coordonné par Forbidden Stories ; rapport inédit 2024 du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) ; témoignages recueillis par Radio France Internationale.

