Alors que la chute du régime al-Assad a ouvert une nouvelle phase politique, l’ONU met en garde contre une transition syrienne entrée dans une zone de forte instabilité, marquée par des retards institutionnels, des tensions communautaires persistantes et une aide internationale insuffisante.
Réunis au Conseil de sécurité, les responsables onusiens ont dressé un constat nuancé de la situation en Syrie. Si les dynamiques de retour des déplacés et les premiers jalons institutionnels laissent entrevoir une recomposition politique, l’ensemble du processus reste marqué par de profondes fragilités structurelles.
Pour l’Envoyé spécial adjoint de l’ONU, Claudio Cordone, la Syrie n’est plus dans la phase de sortie de crise mais dans celle, plus délicate, de consolidation d’un nouvel ordre politique. Une étape où les attentes sociales, les équilibres communautaires et les capacités institutionnelles avancent à des vitesses différentes.
Une architecture politique encore incomplète
Le premier test de la transition se situe au niveau institutionnel. Plus de huit mois après les élections indirectes destinées à former un parlement de transition, l’Assemblée du peuple n’a toujours pas entamé ses travaux dans leur intégralité.
En cause, le retard dans la nomination du tiers des députés devant être désignés par le président Ahmed al-Sharaa, conformément au cadre constitutionnel provisoire établi en mars 2025.
Cette paralysie partielle alimente les interrogations sur la capacité du nouvel exécutif à structurer des institutions représentatives fonctionnelles. Pour l’ONU, l’enjeu dépasse le calendrier : il touche à la légitimité même du processus en cours.
La justice transitionnelle comme point de rupture
La question de la justice post-conflit constitue un second foyer de tension. Plusieurs manifestations récentes à Damas, Alep et Idlib ont exigé des poursuites contre les responsables des crimes commis sous l’ancien régime. Certaines mobilisations ont dégénéré, révélant la persistance d’une forte charge émotionnelle autour du passé récent.
Les autorités ont réagi en renforçant la présence sécuritaire, tandis que des responsables religieux appelaient publiquement à éviter toute logique de vengeance.
Pour Claudio Cordone, la crédibilité de la transition dépendra de la capacité de l’État à garantir une justice perçue comme équitable et exhaustive, couvrant l’ensemble des auteurs de crimes graves, sans sélection politique.
Le futur projet de loi sur la justice transitionnelle apparaît ainsi comme un test décisif de l’équilibre entre réconciliation et responsabilité.
Des violences persistantes et des fractures communautaires actives
Les inquiétudes s’étendent également aux violences sexuelles documentées durant et après la guerre civile. Selon les rapports onusiens, ces abus impliquent à la fois des acteurs de l’ancien régime, des groupes armés et certaines forces liées aux nouvelles autorités, notamment lors des affrontements de mars 2025 dans le nord-ouest du pays.
Dans le même temps, l’ONU signale une recrudescence des discours de haine visant certaines communautés et les femmes engagées dans l’espace public. Ces dynamiques fragilisent les tentatives de reconstruction d’un tissu social déjà profondément fragmenté.
Le retour des déplacés : un signal positif sous contraintes
Sur le plan humanitaire, la Syrie connaît un mouvement significatif de retours. Depuis décembre 2024, environ 2 millions de déplacés internes et 1,6 million de réfugiés revenus de l’étranger ont rejoint leurs zones d’origine.
Mais ce retour massif ne signifie pas stabilisation. Les infrastructures restent dégradées, l’accès aux services de base est limité et les moyens de subsistance insuffisants dans de nombreuses régions.
Dans le sud du pays, les difficultés sont particulièrement aiguës. À Qouneitra, les destructions de guerre s’ajoutent aux tensions militaires persistantes et à la présence de munitions non explosées. À Souweïda, les violences intercommunautaires continuent d’entraver le retour des populations et perturbent durablement le système éducatif.
Une transition sous-financée et exposée aux risques de blocage
Le principal facteur d’instabilité reste toutefois financier. Le plan humanitaire 2026 pour la Syrie, estimé à 2,92 milliards de dollars, n’est actuellement financé qu’à hauteur de 20 %.
Pour l’ONU, cette insuffisance crée une contradiction structurelle : alors que les autorités encouragent le relèvement et la fermeture progressive des camps de déplacés, les ressources nécessaires pour accompagner cette transition font défaut.
Les agences humanitaires plaident ainsi pour une approche intégrée combinant urgence, reconstruction et stabilisation à long terme, afin d’éviter une transition politique sans consolidation économique et sociale.
Une transition à haut risque
À ce stade, la Syrie se trouve dans un entre-deux fragile : sortie progressive du conflit armé mais entrée dans une phase de recomposition institutionnelle et sociale incertaine.
Pour les Nations Unies, le succès du processus dépendra de trois facteurs indissociables : la construction d’institutions inclusives, la mise en place d’une justice transitionnelle crédible et le maintien d’un soutien international suffisant.
À défaut, la transition pourrait se transformer en un cycle prolongé d’instabilité, où les promesses de sortie de guerre seraient progressivement absorbées par les fragilités du présent.
La Rédaction
Source
ONU – Conseil de sécurité des Nations Unies, interventions de Claudio Cordone (Envoyé spécial adjoint), Indrika Ratwatte (OCHA), et rapports humanitaires sur la Syrie, juin 2026.

