Donald Trump ne s’est pas rendu en Afrique du Sud. Et pourtant, c’est bien là que son ombre a plané ces derniers jours, attisée par une rhétorique incendiaire sur un prétendu « génocide des fermiers blancs ». En amont d’une visite du président sud-africain Cyril Ramaphosa à Washington prévue pour le 21 mai, l’ancien président américain – redevenu président en 2025 – a relancé un vieux discours populiste, offrant aux Afrikaners une étrange publicité mondiale. Mais au lieu de l’embrasser, nombre d’entre eux s’en sont moqués.
Une vieille obsession trumpienne
En 2018 déjà, Trump avait accusé Pretoria de confisquer les terres des fermiers blancs, relayant les thèses conspirationnistes de l’alt-right américaine. Sept ans plus tard, il renoue avec ces déclarations, qualifiant la réforme agraire sud-africaine de « campagne raciste contre les Blancs ». Cette fois-ci, il est allé plus loin : son administration a évoqué la possibilité que certains Afrikaners puissent bénéficier du statut de réfugié aux États-Unis, provoquant un tollé à Pretoria.
La réponse de Ramaphosa a été cinglante. Il a dénoncé une manipulation politique visant à « exporter les obsessions raciales américaines vers l’Afrique du Sud », et a maintenu sa visite officielle à Washington, malgré la crispation. Cette sortie américaine tombe au pire moment pour Pretoria, alors que le pays cherche à redorer son image sur la scène internationale et à équilibrer ses alliances entre Washington, Moscou et Pékin.
Les fermiers rient jaune
Sur le terrain, pourtant, la rhétorique de Trump fait long feu. À la foire agricole de Nampo, qui s’est tenue mi-mai à Bothaville dans la province du Free State, les agriculteurs interrogés par Associated Press n’ont pas exprimé de peur panique, mais plutôt de l’irritation, voire de la dérision. « Il y a de vrais problèmes dans les campagnes, oui, mais ce n’est pas un génocide », résume un agriculteur. Un autre plaisante : « S’il veut vraiment nous aider, qu’il vienne moissonner, pas nous déclarer réfugiés ».
L’insécurité rurale reste une réalité, marquée par des attaques parfois violentes, mais elle concerne autant les agriculteurs noirs que blancs. Les statistiques sud-africaines ne soutiennent pas la thèse d’un ciblage racial systématique. Si les tensions autour de la réforme foncière sont réelles, elles n’ont jamais conduit à une politique d’expropriation de masse. La Constitution sud-africaine encadre strictement toute réforme, dans une logique de réparation historique.
Les États-Unis, nouvelle patrie des Afrikaners ?
Dans certains cercles conservateurs américains, l’idée d’accueillir des Afrikaners comme « pionniers blancs persécutés » connaît un regain de popularité. Des figures de l’extrême droite américaine y voient une cause identitaire à défendre. En 2018, l’administration Trump avait effectivement demandé à l’US State Department d’enquêter sur la situation des fermiers blancs sud-africains. À la suite de cette attention médiatique, 49 demandes d’asile de Sud-Africains avaient été enregistrées aux États-Unis cette année-là. Le chiffre reste faible, mais a suffi à alimenter les fantasmes.
En réalité, les départs restent marginaux. La majorité des Afrikaners sont profondément enracinés sur leurs terres. Bien qu’ils critiquent parfois vivement la gouvernance actuelle, ils ne partagent pas, pour la plupart, la vision catastrophiste véhiculée à l’étranger. L’Afrique du Sud post-apartheid reste leur pays, avec ses contradictions, ses luttes, et ses promesses.
Cette instrumentalisation des peurs identitaires agace aussi au sein même de la diaspora sud-africaine. « Nous ne sommes pas les mascottes de la droite américaine », déclare une Sud-Africaine vivant à Houston. « Notre histoire est complexe, et nous n’avons pas besoin que Trump la simplifie à outrance pour des gains électoraux ».
Une diplomatie piégée
La visite de Ramaphosa à Washington s’annonce délicate. Elle intervient alors que les relations bilatérales sont tendues sur plusieurs fronts : guerre à Gaza, rivalités autour des BRICS, accusations de proximité de Pretoria avec la Russie. L’affaire des « réfugiés blancs » cristallise ces tensions, en offrant aux adversaires de Ramaphosa un levier narratif dangereux.
Mais en Afrique du Sud même, le consensus est clair : les paroles de Trump ne reflètent pas la réalité. Et ceux qu’il prétend défendre semblent être les premiers à ne pas le prendre au sérieux. En agitant le spectre d’un génocide blanc, l’ancien président américain a réveillé un vieux mythe colonial. Les Afrikaners, eux, ont choisi de lui répondre par le rire. Un rire amer, parfois, mais un rire lucide.
La Rédaction

