Dans le Suffolk, la redécouverte d’un ouvrage relié avec la peau d’un célèbre meurtrier du XIXe siècle relance l’intérêt — et le malaise — autour de la bibliopégie anthropodermique.
Caché sur une étagère d’un bureau administratif, un livre peu ordinaire vient de refaire surface au Moyse’s Hall Museum de Bury St Edmunds, dans l’est de l’Angleterre. Sa couverture, partiellement constituée de peau humaine, provient du corps de William Corder, exécuté en 1828 pour avoir assassiné sa maîtresse Maria Marten dans une affaire criminelle qui avait alors secoué tout le pays. Le livre était conservé dans les réserves du musée depuis une vingtaine d’années, après avoir été donné par la famille d’un chirurgien ayant disséqué le corps du condamné. Il rejoint désormais un premier volume, lui aussi relié avec la peau de Corder, exposé depuis 1933.
Un objet de justice devenu objet d’histoire
William Corder a été pendu le 11 août 1828, après un procès retentissant pour le meurtre de Maria Marten, retrouvée enterrée sous le plancher d’une grange, à Polstead. L’affaire, surnommée le « meurtre de la Grange rouge », fut largement médiatisée, notamment en raison des rêves prémonitoires de la belle-mère de la victime, qui ont poussé à la découverte du corps. Condamné à mort, Corder fut non seulement exécuté mais aussi publiquement disséqué, selon une tradition judiciaire visant à ajouter un châtiment corporel après la mort.
Une partie de sa peau fut conservée et utilisée pour relier des ouvrages judiciaires ou médicaux. Aujourd’hui, ces reliques sont vues tantôt comme témoignages historiques, tantôt comme vestiges d’une cruauté dépassée. Si le musée assume l’exposition de ces livres comme élément de pédagogie historique, des voix s’élèvent. L’écrivain Terry Deary, auteur des célèbres Horrible Histories, juge ces objets « écœurants » et souhaite leur retrait pur et simple.
La bibliopégie anthropodermique : une pratique réelle et attestée
La bibliopégie anthropodermique — l’art macabre de relier des livres avec de la peau humaine — fut pratiquée du XVIIe au XIXe siècle, principalement en Europe et aux États-Unis. Ces reliures concernaient souvent des textes anatomiques, des rapports de procès ou des traités médicaux. Dans certains cas rares, la peau provenait de donneurs volontaires ; dans la majorité des cas, elle était prélevée sur des criminels exécutés, des patients anonymes, voire des pauvres sans famille.
Des analyses récentes menées par l’Anthropodermic Book Project ont permis de confirmer l’authenticité de plusieurs ouvrages grâce à une méthode d’identification appelée peptide mass fingerprinting, bien plus fiable que les simples observations visuelles ou les tests ADN. Sur 31 livres étudiés à ce jour, 18 se sont révélés réellement reliés en peau humaine.
Entre fascination, mémoire et éthique
L’exposition de tels objets divise encore aujourd’hui. Certains y voient une manière de comprendre la violence des systèmes judiciaires passés, d’autres une violation posthume indéfendable. Pour le musée Moyse’s Hall, installé dans un ancien bâtiment médiéval qui servit jadis de prison et de poste de police, l’enjeu est clair : ne pas édulcorer l’histoire, aussi choquante soit-elle.
« Nous considérons ces livres comme du matériel éducatif », explique Dan Clarke, responsable du patrimoine. « Ils sont exposés au même titre que des squelettes ou des crânes dans d’autres musées. »
Le public, lui, oscille entre curiosité morbide, dégout sincère et fascination pour une époque où la justice allait jusqu’à s’imprimer dans la chair.
La Rédaction

